LA à ler AVRIL 1925

LA NOUVELLE EVUE FRANÇAISE

HOMMAGE

à

ACQUES RIVIERE

1886-1925

L'HOMME ET L'OEUVRE

portraits et documents, souvenirs, études, témoignages étrangers

PAGES INÉDITES Lettres de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier. Lettres à André Gide. Fragments d'un carnet de captivité. Sur Marcel Proust.

nr

PARIS 3, rue de Grenelle ven Tél. : Fleurus 12-27 FRANCE : 425 = NUMÉRO © ÉTRANGER : 475

JÉROME ET JEAN THARAUD l LA vi ET LA MORT DE DÉROUL Ë :

HENRI LAVEDAN

de l'Académie Française

LE CPU ne SALUT

MADAME LE SOIR

Roman 1N-16. Deux volumes, chacun...

GEORGES POPOFF

SOUS L'ÉTOILE DES SOVIETM

Traduit par L. A. DIEULETRAZ Comme ‘° BÊres, HoMMEs ET DIEUX des aventures vécues

CHARLES DE BORDEU

UN CADET DE BÉARN

JACQUES ROUJON LA VI ET LES OPINIONS D'ANATULE FRANc}

ANTOINE ALBALAT

COMMENT ON DEVIEN 1 ÉCRIVAI]

In-16.. CHEZ TOUS LES LIBRAIRES :

TÉL. : FLEURUS 24-84 *

5, BOULEVARD RASPAIL

+

U C.-SEINE 35.806

BULLETIN MENSUEL DE

Pos 05

RENSEIGNEMENTS ROHAN ‘à

Jans cette liste sont indiqués, chaque mois, les ouvrages qui, à divers titres, nous | aissent dignes d’être signalés à l'attention des lecteurs et des bibliophiles. Un bul- a beaucoup plus complet est se régulièrement et gratuitement à more en

la demande. ï

mn An

NOUVEAUTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE, ROMANS, ETC,

A. ALBALAT. Comment on devient | 20. M. LENERU. Le bonheur at autres

= écrivain .. 7.50 Prise 7e O MAhthologie de d” Nouvellé | Poésie 2T.4R DE MIOMANDRE. Eloge de la Laideur. Française .. T2 VHÉISO AT: HéPrix se ie er RUN EE) H. BACHELIN. Les grandes Orgues. | 22. FRANc-NOHAIN. Les salles d'attente.

Bois originaux de Galanis . PSS Prix.. . SC VU P. Benorr. Le puits de Jacob... 7159 |23::ENOLLY. Le mariage de Bèp-Mao.| A. BEsnarD. Sous le ciel de Rome. «Prix : 2, SÉNANE 6. 751 :

Prix . .. 7:50 | 24. H. POULAILLE, Ils étaient quatre.| H. Borpeaux. Le chevalier de l'air : Pris autos re NE ie

Guynemer .. .. .. .. 6fr. 25. M. PREVOST, Sa Maîtresse et moi. ee

P. BourGer. Conflits intimes. 7.50 Prix. APN er WA je F. Carco. Avec les filles .,. 12 fr.| 6. R. Rapicuer. Les ris en. feu, P-CocrEau: Poésie. 2. 04/72 fr) poëmes .. . LA fs,

DegerLy. L’ennemi des siens... 7.50 R. DEviIGxE. Janot, le jeune homme

At Ales d'Oa nee role nie 7 EÎTe 28 M. Ducraux. Victor Hugo .. 6 fr. R. Gr1GER. Nouvelles histoires Juives.

27. J. Resouz. M. Bainvillé contre l’'His- | toire.de Frances." ; es Es

. P. REBOUX. A la manière de.. 7.508 29. J. RouJon. La vie et les opinions] d’Anatole France .. ,, .. 750

Pre SR TES O ï A. M. Cons. Ernest ns 30. J. de Étartes Rue la, pe # Prix TOUR NET ER te RO, vf LA frs A F. JamMes. Les bo basques. | PACRPRArAURE La vie et la M Le 4 de Déroulède. . 47060 Re

PR es ia du 0e DENT 700 G. KAHN. Silhouettes littéraires. 6.50

G. Ka. Ch. Baudelaire. .. :4. (Mme DE LA FAYETTE. Hitone d 33. P. TRAHARD. La j jeunesse de Prosper k:.

Madame Henriette d'Angleterre. Mérimée. 2 vol. .. .. .. 60 fr. | Prix .. 7.50134. C. VaurTez. Mon Curé chez les} H. LAVEDAN. Madame Lesoir, 2 vol. PAUVrES.. ,e .. 7:50) Prix Le ee line ee 15 fr.lr3$, H'WaALPOLE: La Ce édétes 8fr.

32. F. TIMMERMANS. L'Enfant Jésus en à Flandres Re te RNA

PHILOSOPHIE SCIENCES POLITIQUE DOCUMENTATION

À. AurarD. Le christianisme et la | 40. G. Poporr. Sous l'étoile des Soviets. :

Révolution française. ,. .. Sol: Prix see °. 7. SO L. Damon. Nos Parlementaires, 7.50] 41. M. SERVAL. Une amie de Balzac : E. Gapory. La Révolution et: la Madame Marbouty .. 15 fr. Véndée :.... .+. .… 12 fr.| 42. G. REMoND. La route de Abbaï noir.

L.eLaunay.LeChristianisme 12 fr. PE RG deu ee nr" TEE

VOIR CI-APRÈS LE BULLETIN DE COMMANDE

n A 24 ro

TOR DE BIBLIOTHÈQUE

3. rs BOULENGER. Rabelais à travers. Le 45. €: MauRRàS. Barbaricetpoésie

CNE 201 44: EURE LENORMAND. Théâtre Complet, nes RaGINr. Œuvres, roue AE

tome 3 : La dent rouge, Une vie|47- H. G. Werrs. Esquisse de lhi on SCORE re Er en universelle +. +... 40

RÉIMPRESSIONS je ‘4

48. H. BECQUE. Ées\Gorbeaux fe 027 one HALO Tess d’Urberville. 2

s je RES : Pr Ne ee MN RSS ee ARE" 43: T. DEREME. L'enlèvement sans clair KL. Protocole lee Sages ASE A

- de lune, ou les propos et les amOurS | 52. T. Raucar. L’honorable partie | { NE : de M. Th. Decalandre . 2750 campagne qu Ki, 2 NES

ÉDITIONS DE LUXE OUVRAGES D'ART

53 R. ArLarD. Yves Alix + .. 3.751624 J:DE LACRETELLE. La belle jour ih S4 M. BorsnarD.. Le Roman de la \. : ill. de Chas-Laborde .. | .: 80 pe * Kahena. RUE ... +. 10 fr. | 63: V. LarBaUD. Fermina Marquez, ill!

s. M. CouLon. L’ enseignement de Rémy Chas-Laborde. .. , . époll

_de Gourmont: .. .. .. 25 fr.| 64. C. MauczarR. Histoire de la Miniatk k son. er FARRÈRE. L'Afrique du Nord. féminine française :..1 .. 120) Us 14 ANR .. x. 100 fr. | 65. H. DE RÉGNIER. Baudelaire Let fi:

|

57 a Fourreau. Berthe Morisot. EN Fleurs'du Mali ea Re Mist 58. R. GriGEr. Ténèbres .. ., 25 fr.| 66. J. Romains. Ode Génoise .. 400, s9."R: DE GourmonT. Une Nuit au 67. RonsArD. Livret de Br :

HÉdiemboure LEE 14 MAGO UT. Prix se b

. J: DE GourmMonT. La toison d’or. | 68. SAINTE- BEUVE. Volupté, ill. de si ha

D Ut ao tr PTS T0 se, 90)pe

E. Bios Le reste est silence. | 69. STENDHAL. L’Abbesse de Cast d LEE RANNE NAN NA Le ER Ps TIR AREAS PRE ARUE

BULLETIN DE COMMANDE

FRAIS DE PORT EN SUS POUR TOUS LES VOLUMES

débit des mon compte (2) les ouvrages indiqués dans le BULLETIN DE RENSEIGNEMEN BIBLIOGRAPHIQUES LOustIeS AnméÉrOS AS AS AL Et RE Ar EE A NE ER ES

DNOMP RES SAR A AA SAUCE US RAS Signature :

(:) ‘Pour économiser du temps et de l’argent, utilisez notre carnet de commandes, Pour cel! AU Lre suffit d'avoir un compte-courant. (2) Rayer les indications inutiles. un ||

N.R. F. 2

_POUR PARAI TRE EN AVRIL.

\

JEAN- RICHARD BLOCH

EANUIT KURDE

ROMAN

UN vOL. IN-I6 DOUBLE-COURONNE. 9 k

Le Prelude de ce livre pose la question suivante : !

« Quel écho un nomade éveallerait-il dans conscience

mûre ou d’un gendarme français si, répondant à leur interroga-

toire, il leur déclarait qu'il accomplit um vœu de sagesse et d bu milité, ne désire d'autre bonbeur que de’se perdre dans l'immense anonymat tendre de l'humanité ? »

! Je répondrai un jour à cette question en racontant les aven- tures de certain révolutionnaire moderne de maconnaissance. Aujourd’hui jv ai répondu en me sauvant le plus job

à possible des maires et des gendarmes.

.e Prélude ajoute : « Qu'on sache bien tout d’abord qu'il ne doit étre question, dans ce récit, ni d' exac:

itude, ni de couleur locale, ni de mœurs fidèlement observées. Simple équipée d’une âme séparée. ge ses

taches, qui a jeill hors du temps et de l'espace à la rencontre de ses semblables, »

Mes semblables, je les ai trouvés, je feins de les avoir trouvés dans un autre monde, cnt) que

e Prélude appelle « le continent de la passion », Asie de ‘égende, Anatolie de paravent, | r continent de soie ». C’Ést que je me suis plu à imaginer e le bays nos quinxe ans auraient «a

à liberté de se consumer de passion sans être em même lémps consumés par la honte. »

superflu de me faire remarquer que ces pays-là n’existent pas, n'ont de réalité que dede no:

himères. Je le sais de reste. Précisément ce livre-ci tente de donner sa réalité à une de ces Chimères.

Ceux qui auront été assez riches de temps pour accompagner mon jeune et sauvage héros à à raver)

es détours de cette fiction sauront, je crois, ce que je veux dire.

M un lecteur plus attentif se plaise maintenant à découvrir, derrière les péripèties romanesques,

a peinture d’une véritable transsubstantiation d’âme, à suivre les étapes de la dissolution d’une

personnalité, et, parvenu au bout, s'amuse à chercher les rapprochements, les analogies que,

avorise le voile de ce mythe, ceci est une autre affaire.

Quelques conclusions qu'on doive tirer de ce livre, si contradictoires soient-elles, je me hâte |

l'avance de les avouer toutes. Qu 1%

Car, tout compte fait, il n’y a lä-dedans rien de plus, rien de moins qu’une grande rêverie d’ado

lescence. : ï BLOCH

IL 4 ÉTÉ TIRE DE CET OUVRAGE POUR LES ‘“ AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE UNE EDITION SUR PAPIER VELIN PUR FIL À 750 EXEMPLAIRES ET 100 EXEM- PLAIRES IN-4° TELLIÈRE SUR PAPIER VERGE DE PUR FIL LAFUMA POUR LES # BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ?’. TOUS CES EXEM- PLAIRES SONT ENTIEREMENT SOUSCRITS. NE

DU MÊME AUTEUR :

LEVY, premier livre de contes,\un Volume in-18 4.4. el. LA 2 0 MM DO & C°, roman, un volume in-18 .… . 6.75 | CARNAVAL EST MORT (premiers essais pour n AN E comprendre mon : mp), un AN in-16. 7.50. SUR UN CARGO (collection Les Documents Bleus”). ‘à 7.50 LOCOMOTIVES (coll. ‘“ Une Œuvre, un Portrait”), avec un portrait pe ar BARTHOLD Maux, épuisé

SOUS*PRESSE?E CACAOUETTES ET BANANES (Dotuments bleus). LA MORT D? ŒDIPE, contes, =— JEAN DE MORAVIE (drame). DIX FILLES DANS UN PRE, balle imaginaire. NOTICE BIOGRAPHIQUE

à Paris en 1884. Débuts d'agrégé d'histoire dans'le Jura. Fonde à Poitiers une petite revue de combat, L’Effort, devenue plus tard L’Efort Libre. Une pièce à POdéon d'Antoine, L’Inquiète (saison 1911- 1912). La suite de ses œuvres aux Editions de la N.R. F.La guerre, trois blessures.

RIZ ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

N, R. F. 3

= é LE en re Se

o ;

} 1 À À [

UTÉ

HERCULE 1

(UN VOL: IN-I16 DOUBLE-COURONNI.…. 4. . 7.00

sp E

EXTRAITS DE PRESSE

Ai

Je crois découvrir en M. Pierre Bost un don de conteur né... Ces: nouvelles

sont des réussites accomplies; l’une surtout, Fumée sans feu”, qui est d’un .

écrivain véritable, révélant une façon de sentir et d’écrire aussi. particulière que la

! façon de Paul Morand, par exemple, dans ‘* La Nuit Turque ”.

Vér ù kS = André CHAUMEIX. Le Gaulois 21-2-25. j

_| Fait digne d’être noté : M. Pierre Bost n’écrit à la manière ni de Proust, ni de Gide,

: À lni de Giraudoux..….…. On goûtera dans ce volume un humour teinté de mélancolie,

| un tact, un sens de la mesure, une élégance de l'esprit et du langage qui constituent |. un beau fleuron pour unécrivain.

NAME NES Comædia 11-2-25.

Il ne rit pas même quand il fait rire, ses lèvres se pincent d’un rictus ; quand il fait pleurer, il cache ses larmes. Et cependant il est sensible et tendre et penche sur la. | vie une âme attentive et inquiète. Il connaît de la vie les joies brèves, les peines || cachées, les béautés secrètes et le grand comique qui s’en dégage aux pires moments. 1 # Robert BURNAND. L’Avenir 15-2-25.

À M. Pierre Bost a beaucoup de talent... Lisez tout le recueil : vous ne le regrette-

* | rez pas, car Pierre Bost sait conter et sait écrire.

‘j SEE : GÉRARD D'Houvirre. Candide $-3-25-

- Il y a dans tout ce qu’écrit M. Bost un tel accent de franchise, tant de fraîcheur, de

|. pudeur et de mesure que le thème le plus quelconque prend sous sa plume l’aspect d’une révélation.

Tee L Emmanuel BuEenzop. Gaxette de Lausanne 22-2-25.

Dans tout le livre apparaît une subtilité d'analyse, un don de saisir l’âme en mouve-

- ment, un esprit d'observation spirituel et caustique... qui sont de bien jolies qualités littéraires, et il est permis d’attendre beaucoup d’un écrivain qui possède, en même temps qu’un tour de main vif et hardi, une technique psychologique aussi propice à dépouiller le réel.

Jean DE PIERREFEU. Journal des Débats 18-3-25.

| 2177 ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

N.R. F. RCA SENS

Ÿ

ET Q #4

“Les D Documents Bleus »,

18

TRISTAN BERNARD

| Autour du ring

| RES (Tableau de Boxe) 00 À

UN VOLUME IN-I16 DOUBLE-COURONNE ee ee oo 7.50

RO SUR pur AT A A 7 D Gore)

nt

M. TRISTAN BERNARD n’est pas seulement le délicieux ironisté À "A . qu'ont rendu célèbre tant romans et de comédies, c’est aussi ! un sportsman, de qui le nom est inséparable des fastes du cyclisme

et de la boxe. Rien de plus divertissant que cette peinture pitto- resque d’un milieu aux mœurs curieuses et sympathiques os les Luis les plus diverses depuis les temps héroïques du

‘€ noble art” jusqu’ aux grands matches qui l’ont rendu populaire “el

. €n France. Cent anecdotes contées avec humour font pénétrer le lecteur dans. Vintimité des pugilistes célèbres et dans les coulisses d’un spectacle

- soigneurs, managers, spectateurs de toutes catégories, présentent tant de traits singuliers.

RIS ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

CONTENANT UN PORTRAIT ET DES INTRODUCTIONS DE M. BARRÉÈS, H. BERGSON}

A. MILLERAND, A. SUARÉS, ETC. : on

LES ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY COMPRENDRONT rs VOLUMES IN 4

CARRÉ TIRÉS A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUY} ñ FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON, AU FILIGRANE DE LA NOUVELEM REVUE FRANÇAISE.! {l

ŒUVRES DE PROSE EL TOME VE Le Mystèto des Satnts. Indodel "!

TOME I. INTRODUCTION D'ALEXAN- | A LE ER de A Re et de Je 1 |: DRE MILLERAND : Lettre du Provincial, $ spsone A6 NO DRE Réponse, Le Triomphe de la République, Du TOME VII. Ève. 1] second Provincial. De la Grippe. Encore de la ÿ Rare ia D _ Grippe. Toujours de la Grippe. Eutre deux ŒUVRES DE PROSE INÉDITES trains. Pour ma maison (cité socialiste). Pour | TOME VIII, Clio. k moi. Compte rendu de mandat. La chanson du | TOME IX. Note conjointe sur Descartes (or Ur _ roi Dagobert. Suite de cette chanson. cédée de la note sur M, Bergson). TOME II. INTRODUCTION DE MAURICE | TOME X, Autres ouvrages et fragments inédit} BARRES : De Jean Coste. Les récentes œu- | | vres de Zola. Orléans vu de Montargis. Zang- POLÉMIQUE ET DOSSIERS will. Notre Patrie. Courrier de Russie. Les | TOME XI. Texte et commentaires se rapportail suppliants parallèles. Louis de Gonzague. à la gérance et au rôle littéraire dés! Cahied TOME III. INTRODUCTION D'HENRI (préfaces),

[!

f

; _ BERGSON. De la situation faite à l’histoire et | TOME XII. Texteet, commentaires se rappot] j DA, la sociologie. De la situation faite au parti tant au rôle politique joué par les Cahie AU Len intellectuel devant les accidents de la gloire (compte rendu de ou -— Affaire Dre] (nt temporelle. À nos amis, à nos abonnés. L'argent. fus, etc.). | TOME IV. INTRODUCTION D'ANDRÉ | TOME XIIL. Un nouveau théologien, M. Fefi :SUARES: MORT Victor Marie, comte nand Laudet. Langlois tel qu'on le part} Hugo . L'argent (suite). A | \ d , TOME XIV.— Marcel. La première Jeanne d'A É

CN PRO IARCRRTE TOME XV. Correspondance. Sonnets. Biogrfn TOME V.— Le Mystère de la Charité de Jeanne phie et Histoire des Cahiers de la Quinzairi d'Arc. LePorche du Mystèré dela seconde vertu, | par EMILE BOIVIN. et MARCEL PEGU}

| Le prix de la collection des 15 volumes est de 800 francs payables en quatre verss}

| ments annuels de 75 francs, les deux premiers à la souscription. À chaque souscripte:]

sera affecté un numéro qui restera.le même pour tous les volumes de la collectici î

qu'il recevra.

| Les tomes I, Il; IV, V, VI, VIII et IX sont parus et sont livrés immédiatement a hr | souscripteurs. Aucun volume n’est vendu séparément.

} Le tome VIL ÈVE, est sur le point de paraître.

nie BULLETIN DE SOUSCRIPTION |

Je soussigné déclare Souscrire Husner exemplaire un des ŒUVRES COMPLÈTH 1] DE CHARLES PÉGUY, en 15 volumes in-8o carré (tirage à 1200 exemplaires numéros] À au prix de 300 francs que je payerai à raison de 75 francs par an, les deux premid versements s'efflectueront à la réception des 6 es volumes.

Au comptant avec 10 oo d’escompte.

Chaque volume me sera livré franco domicile, dès son apparition.

Ve NOTIGE PTÉNOIMS | UNE AN AO ANT Te) ARR AN ER PAIN PASS AP A EE A AR EN TB D | Hesse nn AVR mon nue fig itn Rte (Signature) - Observations ST SR A PA PA A A $ DÉTACHER CE BULLETIN ET L'ADRESSER AUX ÉDITIONS DE LA tr NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, 3, RUE DE GRENELLE, PARIS, VIS W

N.R. F. AL

Eu NA

| ŒUVRES. COMPLÈTES DE.

JACQUES RIVIÈRE L'ALLEMAND

ï SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS D UN PRISONNIER | DE GUERRE

na Avec une préface inédite de NE pour la réimpression MrDiunes Cet PIEME SLAM PARA RE AR UE CSS nr À 50

: vi REUDES BAUDELAIRE, PAUL CLAUDEL, ANDRÉ GIDE, RAMEAU, BACH, FRANCK, | |

VAGNER, MoussoRGsKY, Derussy, INGRES, CEZANNE, Gare, | | RouauULT, MATISSE, BORODINE, RAVEL) 104

Molume te an DA ds Don due Le OUT SISANNEES

; ; : è AIMÉE : ROMAN Rd 74

POUR PARAITRE :

ACQUES RIVIÈRE, ET soc

(CORRESPONDANCE Vus 4

NOUVELLES ÉTUDES

MARCEL PROUST ESSAIS

Rf ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE|

REVUE MENSUELLE DE AW | Directeur : GASTON GALLEE& ET PARAIT EM}

Par la qualité des œuvres et. des auteurs} .tes aspects nmoureaux de la pensée et de nl ll

| LA NOUVEÏM est à la tête 4 , ir

LA NOUVELA

publie dans chaque numéro j

Le RÉFLEXIONS s sur la HUPTERATURE | LA CHRONQUE DIAMATI]

(PSS ALBERT THIBAUDET * par FRANÇOIS MAURIA(( Ù

publiera prochainement

£ hr < PAL LES DEUX OEUVRES DE PAUL VALÉRY, par JEAN PAU

DIX JOURS A ERMENONVILLE, par JACQUES DE LACRETIR | PRUDENCE HAaUTECHAU ME, par MARCEL JOUHANDEAÏI]

PRIÈRE MUTILÉE, par JEAN COCTEAU l UNE NOUVELLE, par ANDRÉ MAUROIS | __ DESCARTES, par PAUL VALÉRY. |

|

NS A 4 CONDI f. ÉDITION ORDINAIRE : France, UN AN. 49 fr.; SIX MOIS. 28 fr. Autres P4 | à Fe PRIX DE VENTE AU NUMÉRO : if}

Téléph, : FLEURUS 12-23 conne ch. postal #1},

BU L LE T I I} Veuilesr m'inscrire pour un abonnement de un AN six Mois à l'édition * ont | [+ Ci-joint mandat chèque * de e vous envoie par courrier de ce jour chèque postal de Jeuillez faire recouvrer à mon domicile la somme de

(Les quittances présentées à domicile sont majorées de 1 fr: 55 pour frais de recouvrei

Adresse PASS

Dre les indications inutiles.

} DÉTACHER LE BULLETIN CI-DESSUS- ET L'ADRESSER A MONS H

£ C4 NUE 8

CRITIQUE 12° ANNÉE 1 chef : JEAN PAULHAN UE MOIS

{ public lettré, par le souci constant d'éclairer ë information crilique de ses chroniques,

HR ANCÇCAISE ire contemporain.

JE FRANÇAISE 7 ntinue de publier jusqu'au Aer août inclusivement pee AN)

LES FAUX MONNAYEURS a

(PREMIERE PARTIE) fs ROMAN INÉDIT \2 HU a PAR

ANDRÉ GIDE D

1 publiera prochainement un fragment inédit d

ALBERTINE DISPARUE ‘s MARCEL PROUST | 6

MENT | X MOIS. 27 fr. ÉDITION DE LUXE : France. 85 fr.; Autres Pays. 400 fr. BrAutres Pays Mu ANSE 75

légr. : ENEREFENE PARIS R. ©. Seine : 35.806

| + j

NNE MT EN T

la NOUVELLE REVUE FRANÇAISE à partir du 1e RU \ *85fr.; 100 fr. |

M MT D SA Ale LE Lie Ps RAD RS ONF

AREA NAME EE RER RE nd

ANS RAM DE alert OT RER PRE ET

; à

(Signature)

JE LA REVUE JUIVE PARIS, 3, RUE DE GRENELLE (6°)

2 ROTATION EAU POTERIE TT RP EE ESPN ER =) 9 _—_——

G LES PEINTRES FRANÇAIS NOUVEAUX

N°2 T

| ODILON REDON

VINGT-NEUF REPRODUCTIONS DE A IORES ET DESSINS

= = L'ÉSE . EE ee s TE mg : + a. nn. LE

. PRÉCÉDÉES D'UNE ÉTUDE CRITIQUE PAR

CLAUDE ROGER-MARX

1 W . \ . « p - . de notices biographiques et documentaires'et d’un portrait \

de l'artiste par lui-même, gravé sur bois par

GEORGES AUBERT

POUR PARAÎTRE ENSUITE :

CLAUDE MON ET, par te FELs.

EN SOUSCRIPTION

ÉUVRES COMPLÈTES Del HARLES BAUDELAIRE!

ITION CRITIQUE ET T DÉFINITIVE AUGMENTÉE D’ UNE! b L D CHE ET D'UN ALBUM ICONOGRAPHIQUE Fa

FÉLIX- FRANÇOIS GAU TTER SA ni Li $ } Œuvres complètes de Charles Baudelaire comprendront 14 volumes in-40 or it un album iconographique, imprimés sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma Voiron au filigrane de la Nouvelle Revue Française, tirés à 1.200 exemplaires. | (4 Î sun volume ne sera vendu séparément. ŒUE 4 7 prix de la collection des 14 volumes est de 400 francs day able soit au comptant, | a souscription avec 10 °/ d’escompte, soit en quatre versements annuels de F2 1O francs, le premier à la réception des trois premiers volumes parus. Chaque | ume est envoyé franco dès son apparition. À chaque souscripteur est attribué un. néro de tirage qui restera le même pour tous les volumes qu’il recevra. 2

Œuvres complètes de Baudelaire comprendront 14 volumes :

MEL. Les Fleurs du Mal. Texie intégral. Tome IX. Histoires extraordinaires ME II. Les Fleurs du Mal. Biogra- dE. À. Poë.

phie des Fleurs du Mal. Bibliogra- Tome X. Nouvelles Histoires Cstres NX phie et Variantes. Documents. ordinaires d’E/A. Poë. Lo ME III. Petits Poèmes en Prose, Tome XI. Dernières Histoires extra qe Me IV. L’Art romantique. ) ordinaires d’E. À. Poë. | ee S, “s V. Curiosités esthétiques. Tome XII. Biographie. QU “ue VI. Œuvres diverses, TomMEXIIL. Supplément, Notes, Index. | h

tes VII et VIII. Correspondance. Tous XIV. Album iconographique. l gs

tomes I, III et IV sont parus, et livrés immédiatement. Le tome V est sur point de paraître.

IULLETIN DE SOUSCRIPTIONIE soussigné, déclare souscrire à . exemplaire. des ŒUVRES COMPLÈTES à HU E CHARLES BAUDELAIRE en 14 volumes in-4° tellière (tirage à 1.200 exem- À rires numérotés) au prix de se francs que je pue : (1) au comptant avec 10 9/0. scomple soit <

e veurllez trouver ci- inclus en un mandat postal-chèque.

raison de 100 francs par an, le. premier versemént devant être effectué à\la réception | S {rois premiers volumes par us.

jaque volume me sera livré franco domicile dès sa parution.

DTA 6140 T0] 0 EMA RAM ES EE CAS me TON (Signature)

1resse nu GA M NT CC M EP A

Rayer le mode de règlement non choisi.

Ÿ SOUSCRIVEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE]|

R. F, | ANA

© THÉATRE DE et JULES ROMAINS.

LE MARIAGE | (DE LE TROUHADEC | "

: LA SCINTILLANTE à

s ne ü: 2 {Un vol. in-16 double couronne RTS 7.5

Î ZL 4 ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE POUL LES AMIS DE L'ÉDITION CO, à | GINALE” UNE ÉDITION SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL À 750 EXEMPLAIR|) , À ET 100 EXEMPLAIRES IN-4 TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ DE PUR 1

_ | LAFUMA POUR LES BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRA | | CAISE”. TOUS CES EXEMPLAIRES SONT ENTIÈREMENT SOUSCRI! '

D 1) DÉJA PARU- | |.

ne [I JL 1'KNOCK ou LE TRIOMPHE DE LA MÉDE CIN _ | MONSIEUR LE TROUHADEC SAISI PAÏ : LA DÉBAUCHE | | f

te Te NL A ot ER T4 A PARAITRE :

_ [nr CROMEDEYRE LE VIEIL il _ | AMÉDÉE ET LES MESSIEURS ENRAN [iv L'ARMÉE DANS LA VILLE :

EU, : POUR PARAITRE PROCHAINEMENT : | | | Nil LA VIE UNANIME, poime !

| zY ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIR

1 | THOMAS RAUCAT

© L'HONORABLE ARTIE DE CAMPAGNE

HAN. PE cu VOL. IN-16 DOUBLE-COURONNE. .… .… 7.50

Fa EXTRAITS DE PRESSE (SUI TE) AA Ue uel livre ! Vous ne l'avez pas lu ? Soyez heureux. Il vous reste un plaisir à rüter. Rien de plus cocasse, de plus neuf, de plus divertissant, de‘plus profond : ssi, de plus fouillé, sous une apparence de légèreté, que cette étude des mœurs ‘” »pulaires japonaises d’aujourd’hui.. Il faut lire L'HONORABLE PARTIE DE AMPAGNE. Entrez-vous bien cela dans la tête : il faut lire L'HONORABLE ARTIE DE, CAMPAGNE.

\

Paur REBOUx. Paris-Soir, 6-2-25.

ette délicièuse HONORABLE PARTIE DE CAMPAGNE qui est bien le livre plus divertissant que j'aie lu | RODOLPHE BRINGER. Paris-Soir, 8-3-25.

Cette fantaisie satirique nous en apprend plus qu’un lourd et long récit de )yage. Et c’est à mon sens, sa véritable et son intéressante originalité.

MicHEL CoRpay. Progrès Civique, 24-1- 3.

Je roman de M. RAUCAT est comique, charmant au possible... £'HONORABLE ARTIE DE CAMPAGNE atteint dans presque tous les détails à une bouffon- À! rie exquise : le principal ressort en est une vue vraiment philosophique sur la vérsité des mœurs humaines d’une race à l’autre. le livre de M. RAUCAT

t bien remarquable : il donne à rire, il donne à philosopher. Le nom de son iteur est à retenir, par gratitude et par espérance.

ANDRÉ THÉRIVE. L'Opinion, 21-2-25.

ettre en une lumière sensible et amusante, avec la couleur et le rythme même > Ja vie, le relativisme des mœurs humaines, semble avoir été le dessein pour- livi avec tant de grâce et de désinvolture par THOMAS RAUCAT dans le man qu'il consacre au Japon : L’'HONORABLE PARTIE DE CAMPAGNE.

GASTON RAGEOT. Le Gaulois, 14-3-25.

oici L'HONORABLE PARTIE DE CAMPAGNE de M. RAUCAT et en . ëme temps que le livre ke plus distrayant qui se puisse lire, un témoignage de impathie envers l’âme, les mœurs, le folk-lore japonais qui ne le cède qu’à afcadio Hearn lui-même avec une pointe de caricature en plus, je le reconnais, ais si peu méchante, quoiqu’assez hardie.

MarceLz CouLoN. La République de l'Oise, 8-3-25.

ZX ACHETFZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

GuP, ra VE V5 LEE

EZA VIENT. DE PARAITRE | 48 JEANRIOHARD BLOCH | 10 (00 A a SE L

|

PREMIER LIVRE DE CONTES

: UN VOLUME IN-16 DOUBLE-COURONNE .. . .…. .. . :.. 78

En corrigeant les épreuves de ces contes dont la première édition ps est vieille de douze ans, j'ai résisté à la tentation de les reprendre pa par l'intérieur. En douze années (et quelles années, celles-ci !) un be œil et une oreille d'écrivain deviennent exigeants. Je me suis contenté tt d’écheniller. Pour le reste, à Dieu vat ! : ‘dl = “ailleurs il ne me viendrait pas à l’esprit de désavouer ce livre plus fo qu'on ne, désavoue des expériences de jeunesse. Je l'ai trouvé riche. fi de forces à défaut de maturité. Il m'a même semblé qu'il s’orientait Wa dans quelques-unes des directions Part (et les Européens...) se sont ÿ.. : si bruyamment engagés depuis lors. À ce point de vue j'ai eu Pimpression que ces récits, goûtés par les lecteurs de 1913, pourraient encore offrir quelque intérêt pour ceux de 1925. Ainsi tous ceux d’entre nous qui ont eu la pans de soixante hommes à « unifer » retrouveront dans la Section d'Infanterie une _ anticipation de leur expérience. Dans Lévy ils percevront un: écho | _ . - . lointain de l’Affaire ; ce petit boutiquier jette le pont entre la géné- - ration de :900et celle de la guerre. Dans le Tucot… À Je m’arrête. Ce livre n’en demande Fe tant. BLOCH. |

IL A ÉTÉ TIRÉ DE LA PRÉSENTE RÉIMPRESSION CENT EXEMPLAI | SUR PUR FIL. TOUS SOUSCRITS. ! |

ch

* DU MÊME AUTEUR :

À .& Ci, roman, un volume in-18.. :. .. . RAS Gill

CARNAVAE EST MORT PCR essais four mieux en mon ter]

ni unyolume,in;16 21... STAR NNNRRNENPECENEREERRE d | LA NUIT KURDE, roma, un <olier Se se NS SEE k, SUR UN CARG®, un volume (coll. ‘‘ Les Documents Bleus ”).. .. ‘#1 à

| LOCOMOTIVES (Coll. “Une Œuvre, un Portrait ”), avec un portraiikle, BÉRROLD: MAHN 12. CUT ee CINE ONU US RER PNA Rey

k * 1 fe

E* À SOUS PRESSEN: ; ||

| CACAQUETTES ET BANANES ones bleus). LA MO?" D’'OEDIPE, contes, JEAN DE MORAVIE farine)

: [h FILLES DANS UN PRÉ, ballet imaginaire. eu k

Es ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAI à

LUN ORCAF Sd 14 | ; | À

PAUL MORAND

FERMÉ LA NUIT.

ustré de a eaux-fortes en couleurs et de trente-six dessins à : plume

par PASCIN

t volume de 240 pages in-4° couronne, nn en 14 Didot Peignot par Coulouma srgenteuil (H. Barthélemy, directeur), illustré de $ eaux-fortes en couleurs et de dessins à la plume, tirés à la presse par Lacourrière à Paris pour les eaux-fortes et :Coulouma pour les dessins, à 407 exemplaires, savoir : 2) exemplaires sur vélin pur fil Lafuma- Navarre (dont 20 hors commerce one és de XX et 350 exemplaires numérotés de 1 à 350) . 220 fr. (épuisé): exemplaires sur Madagascar, A Re d’une suite simple des gravures sur idagascar (marqués de A à T) ….. 829 fr poupee sur vieux japon teinté, accompagnés d’une double suite des gravures, : vieux japon téinté et sur Madagascar (marqués de F à O) 430 fr. xem PL sur whatman, accompagnés d’une triple suite des gravures sur whatman, sur ‘ux japon teinté et sur Madagascar (dont deux exemplaires hors commerce, impri- is aux noms de l’auteur et de l'illustrateur et 4 exemplaires marqués de B.

NRA A A A AN EN Re Le Le ARE (pHse)}

TABLEAUX CONTEMPORAINS 5

TABLEAU DES * GRANDS MAGASINS

ÉDITION ORIGINALE Me

par J. VALMY-BAYSSE À Illustré de douze gravures au burin par J.-E, LABOUREUR

1 ime de 176 pages in-4° couronne, imprimé en 14 Didot Peïgnot par Coulouma | \rgenteuil (H. Barthélemy, directeur), | ilvstré de douze gravures au burin, tirées. à presse par Vernant à Paris, à trois cent trente-cinq exemplaires, savoir :

s exemplaires (dont 1$ hors commerce numérotés de I à XV et 300 numérotés de

1 à 300) sur velin pur fil Lafuma-Navarre. . 200 fr. (epuisé) exemplaires sur pe impérial avec une suite des gravures sur chine (marqués de

ie ND ne eee 21 4 20 fr. (épuisé) xemplaires sur japon impérial accompagnés d’une double suite des gravures sur:

chine et sur japon impérial (marqués de B à E).. 450 fr. (épuisé)

Tous ces prix s'entendent taxe de luxe comprise

ESOUSCRIVEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE

R. F. IS

LA MALLE BIBLIOTHEQ | be LOUIS VUITTON

permet d’avoir toujours auprès de soi non seulement quelques-uns des livres de la Bibliothèque, mais j'a INR COrS dans: des tiroirs ad hoc la machine à écrire, les dossiers, les fiches et tous les accessoires

de bureau

Louis VUITTOF

_ 70, CHAMPS-ÉLYSÉES, PAR]

envoie franco sur simple demande

Su son catalogue général

ES

CANNES NICE LILLE LONDRE)

10,ruedes Belges 12,Av.de Verdun . 34, Rue Faïdherbe Re New Bond Si _NREF. 16

_ REVUE FRANÇAISE

mmerce numérotés de I à

Et Z, 350 por sur pur Al: te.

. 95 hors-

EXXXXV ‘et2 55. numérotés

1

ne CS he de be

1888

Bordeaux.

JACQUES RIVIÈRE, SA SŒUR ET SES FRÈRES

1898

2

25

\: |

7\

Photo Pauajou, Bordeaux,

1908

7

1915

a S pos sai SIN 2e TR Ps LS He, Ces À me ne PR ns y en en em Peer ce Fr Ces hebite 772 mn ae une fa | fee ÉYANETE IT = frite, Toy nee C737 al Cle Cie Du de di Cemphiefai 22422

Ye no CPGE fa Le Lo leu F . À Se £ s : WA: a la pas 6 «re le Vos els | CRE fe Ada. 7 74 en Cr Jession oe Y7aATes ves Dessoru ces. D, # ee è CALE €« e7%a, | A 24 de n ol CE CEE <e Aa as pie | ne chLoacee PANIERS LOT OR ES Pers el us Ce he AE free Lfe Ae ren ras 4! Colles Réir "AT acconinoelen ta Ca dl s ! | fers de » ep CE 07. » S | 20 Ve 'oerSire tente es eux, | D Aimicau/r au da Me : ‘é PRE en / cn ion APR C4 Far als lu mens ekce panel, cf Gu 1 Ee de Eu Jevu Creer TrA ES CPL EN EN 2 CT à Fer has & CP CA e far Des cs Ce Jui «€ le ec à, hole n els. 9 CELL RE ATiete i

PU Ne péri AI LES eee ae Ve4fe

NO

ee cmfiane En Cons Po a nr Epor, Bu meufaus, À ee hear A ls

| ealfé noratle ge HANe af ip él. don as MT ln rerse

C2 J<

ce le re cbohnesns 7 JE ant LC, 7 on afpoen à les "rrecse Bac /ii !? dn /2 de cosriasf en arane

Le < m0 fenme Far rs _—- 7. VAE AC. che: en 2e

C'er mn RCE PR Apec: Va Wen ee ee ra Ve Prince, Gus areas f fans ce /a

a

PDupre 7e ho C2 ES 14 2027 We DICAA fees ir ce 2 A. au

hu RFA

Va. os ne A Cr tre it AC De je Pas exprimer (es Pen fimeuts, Cas pret pas, Crete |, che 4e, PS] 2 LEA ne pan À PA ps 2 SAN TNT EIRE co er Zac ie Ÿ , Les Lacobl

Coup. le Jeu Le + d'air ire. Ce/d eZ me bee Me. fe Cinelue rourat ep faite en |

la far Le De. ut F2, 2

re pis no S 2 fur. ie œ pe |

Los fes 22 pan prnrrx 2e ER alter Le. PES ae, es Horse ue 2rS Ce 24 S$ es ban Ho if Lu

SAS flans ARS cle. Ces li Dem een AD ETS)

NU ‘fiers dot LL RITE Sa 2 te et Re Cesu ,

7 de “€. ee 2e PSE

SE CL pres lon rare

_—. “sel Enreié 7e np Eclat parie ja Re”;

Ve A6 3 j'esese ‘ro Ü ER deg

NOTE SUR LE CINÉMA

(

AU CAMP DE KŒNIGSBRUCK

1916

TD KE

1922

ASSIS

Photo Manuel. Paris

JACQUES RIVIÈRE, ANDRÉ GIDE, ROGER MARTIN DU GARD ET JEAN SCHLUMBERGER

Abbaye de Pontigny, 1923.

SOUVENIRS

NOTE BIOGRAPHIQUE

Jacques Rivière est à Bordeaux, le 15 juillet 1886 : il était le fils du Docteur Rivière, Professeur à la Faculté de Méde- cine:w Elève au lycée. de Bordeaux, puis au lycée Lakanal, il fit en 1903 la connaissance d'Henri Alain-Fournier, qui devint son ami. Il passa la licence ès-lettres à Bordeaux, en 1907, pendant son service militaire.

De retour à Paris, il dut accepter une place de. professeur à PEcole Saint-Joseph des Tuileries, puis au Collège Stanislas. Entre temps il avait passé à la Sorbonne le diplôme d’études supérieures, pour une thèse sur la Théodicée de Fénelon. Il épousa, en août 1909, Fa Fournier, sœur de son ami.

Il écrivait depuis 1907 à l'Occident d’Adrien Mithouard ; il devait entrer en 1909 à la Nouvelle Revue Française, ro il devint peu après le secrétaire.

A la mobilisation, Jacques Rivière était sergent au 220 d’In- fanterie. Il fut fait prisonnier au combat d’Eton, le 24 août 1914, et envoyé au camp de Koœnigsbrück (Saxe), puis au camp de représailles de Hülsberg (Hanove). Il tenta de s'évader, fut repris à quelques kilomètres de la frontière. Malade, il fut rapatrié en 1918, après un internement d’une année en Suisse, il fut entouré d'amitié et de soins. Il était directeur de la Nouvelle Revue Française depuis la réapparition de la revue en 1919. Il est mort, le r4 février 1925, d’une fièvre typhoïde. Il laisse deux enfants.

JACQUES RIVIÈRE : SOUVENIRS DE SON AMI D'ENFANCE

Une kermesse d’enfants au Grand-Théâtre de Boraeaux.… On préparait quelque féerie, Cendrillon ou le Chat botte. J'avais huit ans, je crois, et devais jouer dans un ballet un petit rôle. Des répétitions elles exigeaient de longues stations debout, dans une atmosphère artificielle, parmi des décors poussiéreux et des tourbillonnements de bambins anonymes jai gardé seulement l'impression d’une grande lassitude mêlée d’ennui.

Et cependant, en ma mémoire, au-dessus de toute cette grisaille émerge l’image d’une rose fraîche. Tout le reste, les jeunes acteurs, les ballets, la musique, le scénario, ce n’est plus pour moi que néant. Mais après trente ans révo- lus je vois encore avec une netteté parfaite une mince sil- houette enfantine, un joli visage velouté qui me faisait vis- à-vis dans les quadrilles. Parmi cent autres enfants incon- nus, celui-là seul m'attirait. Il avait huit ans comme moi. Gracieux et gauche, il esquissait des pas hésitants. Sur cette scène, il oubliait visiblement ce qu’on attendait de lui qu'il jouât un rôle et il se laissait prendre tout entier par la nouveauté du spectacle. Ses yeux marquaient surtout un grand étonnement, une grande soif de voir et de com- prendre. C'était Jacques Rivière.

Quelques années plus tard, au Lycée, je le vis arriver dans ma classe. Je fus aussitôt frappé par cette fraîcheur de regard et de figure, rien ne s'était altéré. C’est ce jour-

à he que j'appris son nom. Et, timidement, nous nous abordâmes. Sa jeunesse et la mienne, dès lors, furent entremêlées. Nous sommes nés ensemble à la vie intellectuelle, échan- | geant jusqu’à notre vingt-et-unième année nos plus intimes confidences. Les vacances même ne nous séparaient guère. _ Car nous échangions des lettres abondantes, minutieuses, notant l’un pour l’autre nos découvertes quotidiennes sur les êtres et les choses et nos impressions sur les livres, - donnant libre cours à nos espoirs et à nos désespoirs juvé- niles, à nos fantaisies, à nos inquiétudes, à nos railleries, | | à nos audaces, à nos grands projets d'avenir. Nous. vinmes ensemble à Paris achever nos études, lui au Lycée Lakanal, moi-même au Lycée Henri IV. Le dimanche nous réunissait devant la gare du Luxembourg, au coin de la rue Souflot. Plus tard, lorsque les circonstances nous eurent séparés, ce coin de la rue Soufflot, souvent évoqué, continua à tenir une grande place dans notre correspon- dance. 4 C’est seulement après 1906 que celle-ci devint, par ma faute, moins régulière. Mais lorsqu’après la guerre j'eus retrouvé Jacques à Paris, nous nous plaisions parfois à évoquer notre adolescence commune. Nous nous penchions curieusement sur elle. Je lui faisais observer que tout son développement ultérieur se trouvait déjà en germe dans sa dix-huitième année, ce qu'il m’accordait sans débat, en souriant. |

Ce HR RO NE

Au Lycée de Bordeaux nous nous partagions les deux premières places. On n’eût pu dire, selon la formule con- sacrée, que nous nous les disputions. Notre insouci des suc- cès scolaires allait même un peu loin au goût de nos maîtres, qui avaient escompté pour nous les gloires du Concours général et furent déçus. C’est du reste précisé- D ment vers la finde sa rhétorique que commença chez Jacques

402 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Rivière la longue crise intellectuelle et morale qui devait fixer son destin. J’en retracerai plus loin l’histoire. Mais je voudrais d’abord évoquer le souvenir de Jacques Rivière lycéen.

Il n’y a ici que dictionnaires et ennui, m'écrivait-il de Lakanal en 1905. Si la chair et l'esprit survivent à un tel régime, on est incassable à perpétuité... Cependant je vois autour de moi des crânes obstinés, perdus entre des mains farouches, et qui ont l’air de trouver cela tout naturel. Je me souviens que l’an dernier je les détestais et les méprisais. Je me souviens que j'écrivais à mes parents : « Presque tous mes camarades sont des idiots ! » J'étais bien pauvre alors, car j'igno-

_rais combien le mépris est pitoyable, absurde et mesquin auprès

de l’indulgénce et de la compassion. Maintenant je les aime et je les plains, et je voudrais leur dire : « Vous voyez bien que vous perdez votre vie, que vous faites une besogne misérable, qu’il faut ouvrir les poumons bién grands pour respirer tout Vair que la nature a créé à votre usage... Mais ils riraient et ne m'écouteraient pas. Je songe qu’ils n’arriveront jamais à rien, et je pleure cette pauvre humanité stupide, acharnée, féroce, qui meurtrit ainsi pitoyablement toute sa vie. Y aura-t-il toujours une « jeunesse studieuse » qui viendra s’écraser contre une tâche insurmontable et immorale ?

Ce dédain du temporel, cet amour exaspéré de la vie, cette critique aiguë de tout pédantisme, critique d’ailleurs aussitôt recouverte par une grande vague de scrupule et de tendresse, c’étaient déjà chez Rivière les aspects dominants. Toutefois la lettre précitée fut écrite un jour de migraine, etil y manque cet enjouement, cette ironie légère qui donnait à sa conversation comme à sa correspondance une saveur déjà si personnelle. Souvent même son ironie s’accentuait en éclat de rire. Il racontait les menus inci- dents de sa vie quotidienne avec une verve concentrée, qui, aujourd’hui encore, et malgré mon chagrin, m’oblige à rire quand je viens à y penser. En feuilletant sa corres- pondance jy trouve à toutes les pages des étincelles de gaieté, parfois de vraies scènes de Molière. Mais s’il s'était

JACQUES RIVIÈRE 403

laissé entraîner un peu loin dans le sarcasmé aux dépens qui que ce fût, je recevais le lendemain uñe séconde lettre me ptiant d'oublier ét de détruire la première. Le plus souvent d’ailleurs Cest contre lui-même qu'il retournait finalément la pointe de son ironie, à la fois pour éviter qu’elle blessât les autres et par ce besoin sincérité totale et de cohfession qui ne lui laissait pas de repos.

Figüré-toi, m'écrit-il un jour Lakanal, que j'ai eu pen- dant üh mois ridicule illusion que j'étais philosophe. C'était uüné sorté de toquäde intériéuré. J'avais remarqué que je com- pténais asséz bien céftaines idées philosophiques. Et crac au bout de huit jours je croyais les avoir inventées toutes pièces.

Donc j'étais philosophe. On nous donne une dissértation. Je

m'y achärne de tout mon cœur. Je réfléchis. Je trouve des idées admirables, Je bâtis un chef-d'œuvre, et je remets un chef d'œuvre à M. (son professeur).

Puis j'attends: j’attends avec impatience. J’accueille d’un sourire protecteur les premières copies qu’il rend. Je me dis: « Pauvres gens ! Il faut leur pardonner ! Ils ne sont pas philo- sophes! »

Et ma copie avait un $ sur 10. Et M. me démontré en deux mots qu’ellé ne valait rien. Cela m'étonne ét m'afflige. Je la rélis et constaté que c’étäit un ramassis assez inconsistant... Je plèure qüelqués larmes intérieures. Jai envie de ie f.: la cervelle en morceaux. Et soir je m’endors à la rnême heure que d’habitude.

Résultats : Je ne suis pas philosophe. Constatation extré- mement précieuse, qui va me permettre d'étudier plus conscien- cieusement la philosophie.

Je ne suis qu’un homme, un pauvre homme, c’est-à-dire un être fébrile, passionné, fervent, incohérent, stupide, sublime, cruel, tendre et pleurard.…. Il y a des moments cette idée de humanité, dont je suis éncombré, me rend fou: Je voudrais jétér cela par-dessus bord. Et d’autres fois cela ést si doux que c’est à en pleurer joie.

.… Comme tous les homimes suis sensuel : je me fais de pYandés $ joies avec de petits riens; je me fabrique des heures ädmirables avec de jolies images qui soht dahs mon cerveau.

ï {

En

.

he,

; ÿ “1 20

y 1

SSL

L'ELS L

va

me |

CESR.

Ÿ

+9 +

PRE.

Fr

es

ASE

LT pes

404 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Une belle symphonie fait vibrer tout mon corps, comme le contact d’une main chère et voluptueuse.

Mais aussi quand j'ai froid, quand on joue faux ou quand on me.pince, quels cris ! Je crois que je vais mourir. Je voudrais mourir, tant j'ai peur de souffrir.

Et je sens maintenant comme cette nervosité toute épider- mique est loin de la sagesse grave, consciente et paisible que j'avais rêvé d’atteindre. Je comprends que cela n’étaitsans doute que la plus belle idée de mon cerveau, à un moment donné et que je ne dois plus la prendre au sérieux. Je crois d’ailleurs que je reviendrai encore à cette folie d’être sage. Je me doute même un peu que je n’y ai pas tout à fait renoncé, mais j'ai gagné au moins ceci que je ne me prends plus au sérieux. Com- bien y a-t-il de gens qui savent ne pas se prendre au sérieux ? Il y a encore des moments je suis très content de moi, je suis tout près de croire que j'ai du génie. Cela passe comme la migraine.

Jacques Rivière avait exactement dix-huit ans quand il m'écrivait cette lettre. Eten fait il n'avait que deux pas- sions la musique et les idées ; deux passions exas- pérées, exclusives. Pour le reste et en particulier pour ses succès universitaires, il ne parvenait pas, en dépit de ses meilleures intentions, à s’en émouvoir. Il se présentait alors pour la première fois au concours de l’Ecole Normale, et, entre deux épreuves, se sauvait à l'Opéra-Comique. Il saffi- geait de constater que le concours n’avait pu lui donner la moindre émotion. « J'ai absorbé les 32 heures de com- position comme un bol de bouillon, me disait-il. Mon apa- thie me désespère. Je crois qu'il faut pour parvenir à l'Ecole se faire une âmé plus anxieuse et plus intéressée que je ne peux actuellement le faire. J'espère à peine y arriver l’an prochain. » Mais en réalité, il ne devait nulle- ment s’amender. Car une année plus tard, comme il venait juste de se présenter à l'Ecole pour la seconde fois, il m'écrivait : « N'est-ce pas honteux de trembler de joie ce matin à huit heures en pensant que j’entendrai Pel- léas ce soir ? » Si l'Ecole Normale en elle-même le laissait

JACQUES RIVIÈRE 40$

parfaitement indifférent, du moins souhaïitait-il ardemment y réussir. pour pouvoir rester à Paris. Après sa première tentative, entre l'écrit et l'oral, Rivière était venu me voir. à Bordeaux, la maladie me retenait.. Et sur un ton ins- piré, il me récitait à la manière d’un poëme lyrique la liste des stations du métro: «Châtelet, Louvre, Palais-Royal, Tuileries, Concorde, Champs-Elysées. Décentralisa- teur, ajoutait-il, bien sûr, je le suis ; mais pour les autres. »

Pour retourner l'an prochain à Paris, m'écrit-il quelques jours plus tard, je vais continuer de façon très moutonnière à préparer l'Ecole, mais sans la flamme... En même temps je vais solliciter une place aux omnibus et tramways parisiens. Comme on attend toujours deux ou trois ans, cela me per- mettra de poursuivre mon travail. Si par hasard dans trois ans, je suis reçu à l'Ecole, je donne ma démission ou aux omnibus ou à Normale, On verra.

En novembre 1906, Rivière dut revenir à Bordeaux. Il étudiait la philosophie à la Faculté des Lettres, et m’adres- sait à Stockholm, je me trouvais alors moi-même, des lettres que remplissait la nostalgie de Paris :

Je veux y retourner. Je donnerai des leçons. Et puis enfin je trouverai bien une place de gardien dans un musée, avec des protections. On est libre à $ heures (4 heures en hiver) etona un bel habit brodé. Que me fait tout, si je puis aller au théâtre le soir ?

En attendant la réalisation de ce rêve, il profite, au pre- mier de lan, de ses congés pour se précipiter à Paris : il y passe onze jours, pendant lesquels il va douze fois au théâtre et regagne Bordeaux complètement anéanti.

Ob, vivre au quartier latin, n’employant que du linge mono- pole par économie... Hélas, c'était un rêve. Cela ne veut pas dire que je sois malheureux... Mais vraiment je suis dans une solitude intellectuelle exagérée... A la Faculté je n’ai le courage de connaître personne. Un essai d’intimité avec un de mes camarades n’a abouti qu'à me révéler un imbécile de plus. A mon âge, me tromper encore ! Honteux.

Dans son entourage universitaire il n’aime que K., son

Pr Le À } f * ; à A - CRE à De X PO TP EN Rs £ d WS | Al OM * MAN TAA fe ; BAR 4 Ô \

| | | | | | | |

406 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 4 | professeur de philosophie, « gosse immense (1 m. 82), 1 parvenu à l’âge de 45 ans sans s'être douté qu’on pouvait 1 douter de quelque chose. Je l'aime surtout parce qu'il m'est » un spectacle. » Mais il aime avant toute chose son piano, devant lequel il reste parfois des heures, pour se consoler

de Paris perdu.

La musique, m'écrivait-il déjà l’année précédente, devient de plus en plus mon presqu’unique amour.

Et un autre jour :

L'amour de la musique me dévore de plus en plus... Je pleure rien que d’entendre Berlioz parler des symphonies de Bcethoyen. J'adore Glück et Weber sans avoir entendu une

_ note de leurs ouvrages. Mais le désir de les entendre me con- sume nuit et jour.

_ Son rêve serait de faire de la critique musicale. « Malheu- reusement on ne fait pas de critique musicale à 18 ans. Ce n’est permis qu'aux messieurs d'au moins 40. » Sa passion de musique et sa passion d’idées se fondent curieu- sement en lui et peu à peu déterminent sa vocation intel- lectuelle. ;

À son entourage un peu inquiet il déclare qu’il n’a qu’un rève d'avenir : étudier « le solfège et l'harmonie », et en même temps la philosophie pour tâcher de pénétrer grâce à elle les secrets de la musique. Ce n’était encore qu’une passade et peut-être qu’une boutade.. Car aux grandes personnes raisonnables qui lui demandent un jour

__« Mais tout cela te mènera-t-il ? ». Jacques, qui venait d'accomplir ses dix-huit ans, évasif, mais imperturbable, répond : « À l’Académie » (sans spécifier laquelle).

Lui-même se cherchait encore et me demandait anxieu- sement « comment je le voyais. » Nous échangions des lettres chacun traçait minutieusement le portrait de l’autre. « Tu es par-dessus tout un artiste, même quand tu : philosophes », m'arriva-t-il de lui répondre. (Nous avions | alors 19 ans) et quelques jours plus tard il m’écrivait :

__ACQUES RIVIÈRE 407

Je suis en train de préparer une dissertation sur l’idéalisme de Berkeley et l’idéalisme de Leibniz. C’est passionnant. Je ne sais comment je m'en tirerai, mais c’est passionnant. C’est dela grande poésie, et cela vous donne un vertige de l'intelligence délicieux... La définition que tu m’as donnée de moi-même, je laccepte décidément et veux m’y conformer. Je sens que c’est ma voie. Je rêve d’un livre que je n’écrirai pas et qui serait vraiment nouveau... Cela s’intitulerait « Spéculations idéa- listes » et comme épigraphe je mettrais cette phrase de Barrès : « Pourquoi une génération qui est dégoûtée de tout, excepté de jouer avec les idées, n’écrirait-elle pas le roman de la métaphy- sique ? » Dans une préface doucement ironique, je dirais que la grande folie et la grande hypocrisie, c’est de chercher la’ vérité. Presque tous les philosophes ont cru sincèrement que la vérité était l’objet de leurs recherches. Ils se sont trompés. Ils n’ont voulu que penser harmonieusement : les métaphysiciens sur- tout ne se sont occupés que de la beauté des proportions, de la convenance des lignes. Puis le livre. Et enfin je m'arrêterais et j'écrirais : Point de vue. Nous commençons déjà à apercevoir l'univers sous une nouvelle forme. C’est un avantage inappré- ciable, car il importe avant tout de varier les spectacles. Et voyez de quelle beauté nous l’avons sans y prendre garde revêtu. Cela ferait un digne pendant à ten poëme sceptique que tu viens de m'envoyer. Dis-moi, nous regarderons-nous sans rire ? Nous sommes sages, vois-tu, plus sages que d’autres qui se croient très sages, pas autant cependant que quelqu'un qui se moquerait de nous.

Et quelques semaines plus tard :

Ce que tu me dis des Eddas islandaises m'intéresse beaucoup. Je crois que je goûterais beaucoup ces cosmogonies puériles et profondes. j’aurais du plaisir à les rapprocher des cosmogonies orphiques sur lesquelles à l’occasion de Pythagore j'essaie de me donner quelques notions. J’ai beaucoup de respect pour çes premières tentatives. l’essentiel n’est pas de trouver l’explica- tion la plus véritable, mais bien la plus suggestive, la plus belle... Peut-être est-il bien aussi de chercher la beauté des métaphysiques plus modernes, et de les traiter de la même façon respectueuse et amusée.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*% KO GK

. Mais Jacques Rivière n'arrivait qu'après une crise de croissance d'environ trois années, crise morale, religieuse, esthétique tout à la fois, crise surtout du caractère. Son éducation avait été, à tous égards, très disciplinée- Au lycée, s’il attachait peu de prix aux succès extérieurs, il n’en était pas moins fort appliqué, et jusqu’à la classe de rhétorique inclusivement, fort respectueux de toutes les idées de ses maîtres. Il acceptait encore sans critique tous les dogmes, littéraires et autres, qui lui avaient été ensei- ‘ri Un jour, vers la fin de notre seizième année, il me ca reprochait comme une hérésie mon goût pour Maupas- sant. Il devait plus tard faire son mea culpa : Je me souviens de t'avoir fait sur Maupassant des critiques si _ stupides ‘LE tu avais haussé les épaules en te disant : « Avec celui-là il n’y a rien à faire. » C'était dans un temps subis- sant l'influence de ce très cher C. (notre professeur) je m’ima- ginais qu'un honnête homme ne devait admirer que le _ xvae siècle, parler légèrement du xvrrre et plaindre les admira- _ teurs du xixe. J'ai changé, et Dieu en soit loué au tond des cieux.

Maupassant mis à part, il y avait alors dans mon esprit et dans mes actes, beaucoup de fantaisie. Or rien n’est plus contagieux.

Comme nous venions juste de passer la première partie du baccalauréat, tout à coup l’idée me vint de m’embarquer pour le reste de l’été comme mousse volontaire. Je partis

_ pour la Baltique sur un bateau danois. À toutes les escales, Dunkerque, Copenhague, Pétersbourg, Viborg, je recevais de longues lettres de Jacques. Mon aventure lui ouvrait, en même temps qu'à moi-même, des horizons nouveaux. LEui-même passa d’ailleurs une partie de ses vacances à l'étranger, dans une famille amie, aux environs de Bilbao.

À la rentrée, quand nous nous retrouvimes au Lycée de | Bordeaux, en qualité d’apprentis philosophes, je retrouvai

JACQUES RIVIÈRE 409

Jacques frémissant et par l'imagination déjà à moitié évadé du nid il avait passé, si sagement, ses seize premières années.

Dès lors, ses lectures se multiplient, sur un rythme ver- tigineux, et vont de Voltaire à Maeterlinck, en passant par Rousseau, Taine, Renan, Ruskin, Verlaine. Il lit tout,

pêle-mêle ; son appétit de nouveautés a quelque chose de

RPoRa Es Chaque jour doit lui apporter quelque décou- verte nouvelle.

Deux années plus tard il ne restait plus en lui aucun dogme, et d'Arcachon, le 6 septembre 1904, il m’écrivait :

Je lis Barrès et m’en délecte.. J'apprends avec délices à dou- ter. Avant de le connaître (vraiment) j’avais entrepris un article pour me débarrasser de lui. Je sentais qu’il était un obstacle à tout fanatisme et voulais à tout prix lPécarter.. Je comprends

maintenant que j'avais eu tort et que personne n’est plus exqui-

sement logique que lui. Alors qu'est-ce que je fais ? Je me mets à son école, mais avec une arrière-pensée sournoise : celle de découvrir le défaut de sa cuirasse, la naïveté dont il aura oublié de se nettoyer. Ce n’est pas celle, trop apparente, que je croyais : à savoir la contradiction entre son scepticisme et son attitude politique. Elle serait vraiment trop grossière... Tout en le lisant, je cherche plus profondément, plus à la racine. J’ai eu déjà deux ou trois aperçus. Mais je crois avoir trouvé et, quel- ques instants après, ne sais plus. Il est si merveilleusement subtil, si tu savais et je le sens préf sur tant de choses, sur foutes sauf une sans doute. Mais laquelle, laquelle ?

Ce duel me passionne, et d'autant plus que je lui devine une importance extrême dans ma vie... Je n'avais pas encore rencon- tré le vrai scepticisme : celui qui doute s’il doute.

En tout cas j’espère bien me procurer une victoire satisfai- sante, et alors j'aurai fait un pas énorme et j'aurai tiré de cette lutte des avantages inestimables, dont j’entrevois à peine la portée... Peut-être aussi que je te semble fou ?... Je réclame de ton amitié, si tu ne m'as pas compris ce qui est très pos- sible de croire que j'ai voulu dire quelque chose.

M'ayant écrit cette lettre, Jacques alla se promener en se demandant s’il me l’enverrait :

410 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Jai hésité, craignant de te dérouter sur moi-même... Mais il vaut mieux que tu me connaisses tel que je suis marchant de découverte en découverte dans mon âme. Il est commode de s’arranger une tête, mais il n’est pas très honnête de ne pas dire à ses amis que c’est un masque... J’allais confondre moi- même mon masque ayec ma vraie figure et croire que mes gestes exprimaient exactement toute ma vérité intérieure. Barrès m'a fait découvrir qu’il n’en était rien. Et avoir vu cela me sera très utile dans la suite, je crois. Tu verras.

Cette révolution intime (1902-1904) n’était bien entendu pas limitée au domaine des idées pures et de l'esthétique, Parallèlement, dans le domaine religieux, Jacques était arrivé à un scepticisme total : dès la fin de son année de rhétorique il s’aperçut tout-à-coup et me confessa qu’il

‘avait glissé déjà bien loin de ses croyances premières.

Il avait reçu une éducation catholique très stricte.

Quant à moi, mes origines intellectuelles étaient toutes

différentes. Lorsque j'arrivai au Lycée pour la première fois, étant déjà dans ma neuvième année, j'ignorais entiè- rement l'existence des dogmes par les hommes se divisent. Aussi lorsque je dus remplir une feuille de ren- seignements, chaque élève devait notamment déclarer à quelle confession il appartenait, demeurai-je perplexe devant ces vocables inconnus : « Catholique,. israëlite, protestant. » Ce dernier, sans doute parce qu’il flattait mon instinct de protestation, me parut de meilleur aloi. Je m'inscrivis donc dans le camp huguenot. Mais quelques heures plus tard, ayant posé des questions à mes parents, je revins trouver mon maître. « Je vous prie bien de m’ex- cuser, monsieur. Ce matin je croyais que j'étais protestant, Mais je m'étais trompé. » |

Quelques années plus tard les croyances de Jacques Rivière restaient pour moi lettre morte. Je ne cherchais pas à les ébranler, mais je me trouvais hors d'état de les comprendre. Mais mon incroyance, quand il la découvrit, lui fut une révélation. Il ne se scandalisa point. Cette

CR ES PR RE PNR DE CA CPP LR re en nf Lo ee ce ES AE

! si ae , MALE Na Tr ) |

JACQUES RIVIÈRE at

nouveauté lui parut intéressante, précisément parce que c'était, pour lui, une nouveauté.

Dès lors, il se rapprocha de moi. À mon exemple il voulut connaître les hérétiques Voltaire et surtout Renan (auquel j'avais dès la classe de troisième voué un culte presque exclusif).

Une année plus tard, la révolution intime dont je parlais était en fait déjà accomplie en Jacques Rivière, Mais ayant quitté un dogme, il voulait échapper à toute intransigeance contraire ; il proclamait son droit au doute et au progrès intellectuel par le doute. Et que de débats pour en arriver là, débats avec lui-même, débats avec son entourage fami- lier, avec lequel il souffrait de ne plus se sentir en commu- nion. Parfois il m’écrivait sur un ton badin, à la fin d’une lettre : « Dieu, s’il existe, soit avec toi. » Ou me parlait en termes plaisants des « rites qu’il avait accomplir » pour | « Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie ». Mais le plus souvent il se montrait déchiré.

J'ai dû, m'écrit:il à plusieurs reprises, accomplir encore des rites auxquels je ne crois plus. De cette impression de mécon- tentement envers moi-même et cette sensation d’hypocrisie perpétuelle qui m’obsède. Je me suis demandé si je ne devais pas dans l'intérêt de la franchise morale tout avouer au moins à mon père. Mais j'ai eu l’impression très nette du mal que je lui ferais, en me rappelant ce que je pensais moi-même des incrédules quand je croyais encore. Et je me suis abstenu.…. Malgré tout jene peux m'empêcher d’aspirer de toutes les forces de mon âme au moment j'apparaîtrai à ceux que j'aime dans toute la force de ma vérité... Mais pourquoi te dis-je tout cela ? Parce que tu es un des seuls qui puisse me comprendre et aussi parce que je veux amener sur tes lèvres un petit sourire malin que je vois d'ici... « Hein, tout de même comme il a changé depuis deux ans, depuis un an, depuis trois mois. » Et oui, j’ai changé et je ne le regrette pas plus que je ne regretterai dans un an de n'être plus ce que je suis aujour- d’hui.

Tout de suite, on le voit, Jacques réclamait pour sa

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

propre évolution spirituelle une liberté totale. Quatre ; jours plus tard, le 19 août 1903, il m'écrivait :

L’abandon de mes croyances religieuses n’entrainera pas, je l'espère, chez moi un anticléricalisme farouche... Aujourd’hui que j'ai abandonné les catholiques je pourrai plaider plus facile- ment leur cause. On est toujours plus à l’aise pour défendre ce à quoion n’a aucun intérêt... En coûterait-il beaucoup de lais- ser le christianisme mourir de sa belle mort (et elle est proche, tout le monde le sent) ? Je ne crois pas. Peu à peu les jeunes gens chrétiens perdent leur foi comme je l’ai perdue... Et puis _le Christianisme, qui n’est plus qu’une ombre, a rendu trop de services à l'humanité pour que sa vieillesse mérite d’être écour-

Pirée. At: -on jamais vu que tuer un vieux père, devenu inutile,

soit du libéralisme ?... Peut-être me suis-je, en t'écrivant ceci, laissé influencer par mes souvenirs religieux... Il me semble, malgré tout, que je suis plus libéral que Combes.

Vingt jours plus tard, « très fatigué intelkectuellement

et physiquement » par la crise qu'il vient de traverser, Jacques a été se reposer à Arcachon. Il me trace alors, _ à propos de la politique combiste, les angoisses du père de famille qui croit son fils damné à jamais, et, dans la même lettre, me dit avoir lu les méditations sur l'Evangile de Bossuet, « livre divin, mais dans lequel je relève les mêmes erreurs fondamentales que dans l'Evangile. » Cepen- _ dant la tendresse avec laquelle il parle de la tradition reli- gieuse fait place, lorsqu'il parle du conservatisme social, à une indignation violente. D’Arcachon en 1904 il m'écrit :

Ta lettre à évoqué en moi tant d'idées diverses que je ne savais plus j'en étais... Il n’est, comme tu dis, pas de plus grand malheur que de crier : « Bonheur parfait. Tout le monde descend. » Ou plutôt de s’imaginer que le train fait machine en

arrière. C’est une aberration épouvantable... Je ne connais pas

de misère physique ausssi atroce que cette misère morale. Pen- ser et dire : « On ne fera pas mieux. Nous avons la vérité » est aussi néfaste que d’attraper le choléra.

Et plus loin :

JACQUES RIVIÈRE 413

Je crois, vois-tu, que le commencement de sagesse ce n’est pas la crainte de Dieu, mais bien l'inquiétude. Je veux

parler d’une inquiétude forte, active, vigilante, torturante par- fois, mais saine et nécessaire à la vie. Dès que dans une âme s'élève l’inquiétude de savoir quels sont ses droits et s’ils n’em- piètent pas sur ceux des autres, cette âme est sage. Le fou, c’est celui qui vit tranquille, dans une aisance satisfaite et bornée, sans se douter qu’il est peut-être à toute heure pire qu’un ban- dit et qu’un assassin. Dès que j’ai senti grandir au fond de mon cœur ce désir inquiet de savoir si je n’écrasais personne en mar- chant, toutes les transformations futures de ma pensée ont été

brusquement accomplies en puissance..: Et que m’importent

maintenant les critiques, les rires et les insultes, puisque je

sais je dois marcher... Je sais qu'on souffre et j'en souffre. Mais quelle illusion est préférable à une connaissance ?..

Tu sais peut-être, m'écrivait-il un autre jour, qu’on a con- damné à mort à Bordeaux un malheureux qui dans un accès de folie furieuse à tué sa femme et ses enfants. Pour mon goût, le jury aurait se mettre à genoux devant lui et lui dire : « La société vous supplie de lui pardonner si son état de civilisation ne lui permet pas encore de guérir l’atroce maladie dont la nature injuste vous a gratifié. Elle prend part à votre douleur et vous fait garder simplement comme un malade pour vous guérir et vous ramener à la vérité de la vie. » Eh bien, non. J’aientendu accabler ce malheureux d’invectives, et dire que peut-être il n’était pas juste de le tuer, mais qu’en tout cas c'était plus sûr!

En de pareilles circonstances Jacques et moi communions dans une même colère sacrée. Mais ses enthousiasmes étaient plus nuancés que les miens. Je lui disais mes vastes projets de croisade. Il les approuvait, les complétait, mais sans jamais se départir de son esprit critique.

Le mal a de si profondes racines que les opprimés eux- mêmes n’ont plus conscience de leurs droits, m'écrivait-il un jour... Un garçon de café qu’on n'appellerait pas comme un chien se moquerait de vous, et une bonne qu'on voudrait traiter doucement croirait qu’on veut coucher avec elle.

C’est ainsi que, par sa volonté d’analyse, il fut préservé du mysticisme social, Mais par une singulière contradic-

Àï4 LA NOUVELLE RÊVUÉ FRANÇAISE

tion nos natures, ah môimént méme il se dégagéait tout mysticismie, je m'engageai moi-même vers une crisé mystique. Lés rôlés se trouvaient rénversés et Jacques s’étonnait de mes idées « peut-être parfois un peu creuses, mais très nobles. » Et prenant tout-à-coup, lui qui avait été mon cadet, le ton du frère aîné, il ajoutait :

D'ailleurs ces idées ne sont qu’en attendant les idées vraiment belles et complètes qui te viendront au furet à mesure que tu grandiras. Ce sacrifice total de toi-même auquel tu aspires, m'écrit-il un autre jour, serait aussi néfaste et aussi injuste que tous les sacrifices,

Ou encore :

Qui est-elle, cette humanité dont tu me parles? L’humanité en soi, elle n’existe pas, j'en suis sûr.

Puis d’aütres joufs, repris par son inquiétudé, il s’accu- sait lui-même de sa passion exaspérée pour la vié, de cet amour dés belles formes et la musique qui lui faisait « tout oublier. »

Ïl se demandait avec anxiété s’il n’était pas tombé dans un « infécond dilettantisme », sil pouvait devenir autre chose qu’ « un amateur intelligent ». Une fois en 190$ il a pensé à moi tout la nuit. À 5 h. 1/2 du matin il prend la plume et trace mon portrait, en termes à la fois affec- tueux et critiques. Puis il fait un retour sut lui-même :

Un collectionneur de sensations aussi égoïste et passionné que moi n’atteindra jamais à la hauteur morale d’un homme qui réfléchit sincèrement et purement sur lui-même... Etje me dis qu'il vaut mieux être celui dont j'ai esquissé le portrait que celui qui la tracé... seulémént je tieris tellement à ma guëeñille d'intelligence que pour la mort même je ne voudrais pas m’en défaire.

Je ne puis m'empêcher de sourire en relisañt ces lettrés, Jacques Rivière, toujours tourmenté de scrupulé, s’accusé si haïvement, sans même soupconhef la cristalline purété de son âme. Il allait alors de lui à moi, de moi à lui, et de séthainé en semaine cohtintiait confrontation. Il voulait lire en son ami côftime il lisait dans les livrés, pour éom- |

JACQUES RIVIÈRE ÂtS prendre toujours plus de chosés et peut-être surtout pour se comprendre lui-même... Il se montrait surtout avide dés idées des formes qui lui étaient étrangères... Chaque fois que j'avais écrit quelque essai, il me disait : « Je te supplie (ce mot revient dans de nombreuses lettres), je supplie de me l'envoyer. » Il n’écrit un jour :

Ta lettre m'a fait du bien, parce qu’elle m’a fait comprendre ou plutôt entrevoir bien des choses. À travers les mots, je crois pardonne-moi cette illusion avoir entrévu un peu ton âme... Malgré l’obscurité qui nous sépare à jamais, je sais quel- que chose de plus, et cela suflit... Mes goûts particuliers m’en- traînent vers une poësie plus complèxe, plus subtile, plus obs- cure, que tu n’aimefais guère sans doute. Mais j'aime aussi la claire et douloureuse élévation de ton poëme. Tes vers sont beaux, forts et graves... Envoie-moi la suite. Je meurs d'envie de la connaître.

Un jour, je résiste à une de ces démandes, jugeant mon dernier essai fort médiocre. Jacques insiste : Envoie. Je veux ouf comprendre, et sürtout comment une

belle intelligence peut créer quelque chose de médiocre envoie.

Uné autre fois, il s’enthousiaäsmé de quelques vers quil avait récus, et dans son ardéur il s’écrié à la fin de la lettre :

Reçois un baiser sur la main de ton : Jacques Rivière.

Tel était le jeune garçon qui s'accusait lui-même de dilettantisme, alors que ni éh amitié, ni en aucune chose il ne fut jamais, én aucüné minute, ün dilettante. Bientôt il devait me donner d’autres preuves, plus graves,

_de son affection et de sa croyance en la vie. Le courant mystique auquel je cédais, malgré ses conseils, m’entraîna fort loin. Au lycée Henri IV, j'attendais chaque soir le som- meil de mes camarades pour m'étendre sur le parquet, et passais ainsi des nuits entières. Je tombai gravement malade et dus regagner Bordeaux, je restai au lit sept mois, per- clus de rhumatismes articulaires. Pendant cette période douloureuse Jacques me soutint de toute sa tendresse,

x

16 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais mon état s’aggrava ; le cœur se prit. Je paraissais au bout de mes forces de résistance. J’avais depuis longtemps et sans effort renoncé à moi-même. Quand enfin je me relevai, ne croyant à aucune possibilité de guérison, j'étais devenu entièrement inadapté, corps et âme, à la vie réelle et n'avait plus d’autre désir que le néant. J'en subis- sais l’attirance. Je le côtoyais chaque minute avec volupté. Et je confessai cette sorte d’ivresse maladive à Jacques Rivière, qui, le 14 octobre 1904, me répondit :

Mon pauvre, pauvre ami, tu ne saurais t’imaginer quel mal tu m'as fait... Cette lettre, je ne puis croire que tu l’aies écrite dans la pleine lumière de ta conscience, avec le sang-froid que tu affectes... Comment, sans une aberration effroyable de ta pensée, peux-tu trouver naturel ce qui est le contraire dela vie ? Comment peux-tu accepter la mort prématurée dont tu te crois menacé? Cette vie, que tu traites d’absurde farandole, na-t-elle pas raison, puisqu'elle esi. Faut-il croire qu’elle soit une bizarre fantaisie sortie soudain du néant pour s’éteindre bientôt en lui sans plus raison ?... Ecoute encore un peu. Je te dis la plus vraie vérité de ma vie. Je crois fermement que si on veut de toutes ses forces, de tout son courage, de toute sa foi, ne pas mourir, on peut prolonger cette vie précaire, qui, laissée à elle-même, s’abandonnerait au sommeil dont on ne se relève plus. Je crois que ton étatest dangereux. Ta vie physio- logique hésite à persévérer ; si tu refuses de la pousser en avant, en te soignant scrupuleusement, en ne négligeant aucune chance de salut, en gravant profondément dans ton cerveau un espoir inaltérable, elle va renoncer à l'effort peut-être infini- ment minime qui te sauverait..… Oh, je t'en supplie, ne néglige pas cette confiance d’un instant en la vie... Si tu acceptes la mort, si tu l’attends, elle viendra... Et peux-tu savoir, prophète, si demain, quand elle sera tout près, venue à pas d'ombre, et disant : « Eh bien ? », peux-tu savoir sita chair n'aura pas une horrible révolte, si tu n’auras pas un cri à déchi- rer l’âme ?... Encore une fois, jet’en supplie, mon cher petit, désire la vie, désire-la dans sa plénitude et dans sa profon- deur.….,

ANDRÉ WALTZ

ram

SOUVENIRS (1905-1908)

À dix-neuf ans, Jacques Rivière était une âme déjà

secrète et repliée. On ne pouvait approcher de lui qu'avec l'inquiétude de n'être pas digne. On craignait toujours

d'interrompre le cours de quelque fructueuse élaboration.

Son regard n’allait pas vers le monde, vers les choses, vers vous qui lui parliez. Il semblait prendre élan vers des régions sans lieu, sans espace, vers des inquiétudes, vers

des analyses, vers des pensées. Quant à vous, qui l’entrete-

niez, il avait l’air de vous menacer des ardeurs de quelque insatiable appétit. J'ai eu souvent, aux débuts de notre amitié, l’impression d’être englouti, par ce regard, dans les profondeurs d’une vie mentale. Il me semblait que ce regard m’absorbait, m’entraînait vers des goufires béants, dans les replis d’une âme qui éprouvait, jusqu’à l'angoisse, la crainte de n’être jamais assez ravitaillée. | Cette disposition d’esprit m’étonnait, m'instruisait. Parmi les âmes d’adolescents, les unes s’élancent vers le monde; les autres se ferment, dans l'attente ou la peur de vivre. Mais celles-ci se désintéressent des choses, captivées par leurs propres richesses, ravies de découvrir qu’en elles- mêmes il se trame et se dénoue plus d'événements qu'il n’en arrive au dehors. Rivière me surprenait par une dispo- sition morale double. On sentait qu'il ne voulait amasser de trésors qu'au dedans de lui-même. Mais en même temps il se montrait curieux de toute chose : il ne crai- gnait aucune rencontre, il se tendait vers toute conjonc-

217

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ture, dans une frémissante avidité de tout voir, de tout entendre, de tout sentir.

._ Dans cette extrême appétence de tout, Rivière gardait pourtant comme un farouche dédain de réaliser, d’expéri-

menter par lui-même. La vie lui paraissait beaucoup moins intéressante à vivre qu'à comprendre. Il ne se prêtait qu'à regret, avec paresse, à ses propres expériences. Celles des autres, en revanche, étaient toujours par lui avidement retenues, absorbées. Il me semblait qu’elles dussent attendre de pénétrer dans cette âme pour acquérir toute leur réalité, toute leur vertu, tout leur sens.

# *X *

Une autre disposition, chez Rivière, m'attirait, et me déconcertait un peu. | L’allégorie de la caverne influe sur les adolescents et les rend exclusifs. Ils voient dans ces deux mots: « penser, sentir » les deux termes d’une alternative. De saint Paul ils apprennent que l’homme est double, et que l'existence est une oscillation tragique, irrégulière, entre deux pôles : esprit et chair. Être esprit, mais n’être que cela! Penser. mais sentir le moins qu'il se peut! Idéal dévorant! Exi- gence par quoi sont retardées avec excès les expériences _ nécessaires ! Ce qui me surprit chez Rivière, ce fut qu'il F estimât la sensation, qu’elle lui donnât à penser, ce fut _ qu'il la jugeit une nourriture assimilable par l'intelligence. Je me souviens de cette promenade au cours de laquelle nous nous exaltions sur ces mots de Spinoza, que nous trouvions si profondément sensuels : fruifio ei ipsius. Fruitio ! Une association d’idées nous faisait établir aussi- tôt des connexions troublantes, insoupçonnées. Toutes choses, et jusqu'aux idées même, jusqu'aux idées surtout, toutes choses nous paraissaient désirables comme des | fruits chargés de saveurs, de parfums, de sucs et de subs- tance. Merveilleux âge, les enchaînements des êtres et

SOUVENIRS (1905-1908) 419 des mots sont perçus, ou plutôt sentis, de cette manière si forte, si riche, que le mystère se multiplie autour de Pesprit, et que tout devient singulier, presque effrayant Jai connu plus tard ce que Rivière devait à Gide : le «fruit plein de saveur sur des lèvres pleines de désirs ». Cette phrase de Spinoza l’évoquait si bien! Mais j'ai tou- jours pensé que Rivière avait trouvé Gide avant de le con- naître. Gide vint lui apporter la recette d’un élixir dont il

avait dès longtemps vécu.

Sa façon de penser m'étonnait fort aussi. Je ne compre-

nais pas qu'un système fût chose à goûter, que l’on en pût différencier les éléments à leur saveur. Le système était vrai, ou il était faux, Il était sans doute l’un et l’autre. Mais, qu'il fût savoureux, voilà qui m'étonnait et me scan- dalisait, comme si l’on m'avait entretenu de quelque scène charnelle dans un lieu saint. Rivière m’inquiétait, lorsque je l’entendais répéter avec gourmandise : « C’est formidable. C’est fou !.. » Il avait Pair caressé dans sa chair. Je croyais que la philosophie n’eût rien de propre à flatter notre chair, mais qu'elle la faisait, au contraire, lentement et sûrement mourir. C'était Rivière qui avait raison. Sa sagesse instinc- tive lui faisait deviner ce que l'expérience devait nous

apprendre. Il faut avoir beaucoup pensé pour garder très 1e ù

tard, jusqu’à la passion, le goût de sentir.

Il percevait, avec une sorte d’ardeur, ce qu’on pourrait nommer l’irréductible, linexorable singularité des choses De quel ton il me disait souvent: « L’amitiél..» J'étais jaloux de celui que j’ignorais encore, et qui lui faisait pro- noncer ce mot de cette manière. Car, je sentais bien que cet ami existait, qu'il était quelqu'un. Rivière me Papprit d’ailleurs lui-même un jour, à Bordeaux. Je venais de jouer, pour lui seul, à son piano, les chorals pour orgue de Franck. Il me remercia par cette confidence.

420 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais ce n’était pas l'amitié seulement, c'était toutes les choses qu'il avait soif de trouver irréductibles les unes aux autres et singulières. Nous ignorions alors tout à fait qu'il y eût au monde une doctrine pluraliste. Et, dans les pro- pos de mon nouvel ami, je m’émerveillais d’apercevoir toute une manière, ignorée de moi, de penser l'univers. Au lieu de chercher l'unité, accepter et même souhaiter que toutes choses soient les unes aux autres inassimilables et comme fermées; nous enchanter que les êtres soient multiples, et que toutes les connexions soient illusoires; ne plus apercevoir, dans le monde, que des isolements splendides, et des existences rigoureusement fragmentées.

Nous nous retrouvämes aux grandes manœuvres de 1907, que nous faisions, l’un et l’autre, simples soldats dans l’Infanterie. C'était en Charente, sur une route qui n’était plus que poussière blanche, entre des prés maigres, et brûlés par un soleil fou. Sous le poids du sac, courbés, endoloris, nous ne disions rien, nous nous laissions absor- ber par la plus ingrate et la plus urgente des tâches, qui était présentement de ne point faiblir et de marcher. Nous économisions le peu qui nous restait de forces avec des stratagèmes admirables. Nous veillions avec un scrupule tenace à la stricte conservation de nos énergies. Une côte nous permit tout à coup d’apercevoir la douloureusé trai- née des hommes qui nous précédaient. Au mépris de toute prudence et de tout principe d'économie, Rivière ne laissa pas ce spectacle sans le recueillir et sans le penser : « Il faut avoir vu çà, me dit-il, la volonté de l'individu ainsi réduite et niée... » et, dans le repos deila halte enfin venue, nous nous émerveillions que parfois: «le plussor- tit du moins »; et que l’homme ne fût jamais plus redou- table que lorsqu'il consentait dans une abnégation sans gloire, à se laisser réduire et supprimer.

SOUVENIRS (1905-1908) 421

Après ces manœuvres nous nous vimes souvent à Bor- deaux nous attendions la reprise des cours universi- taires. C’est alors que je perçus chez Rivière un autre trait, qui me frappa. Je veux parler de son dogmatisme, de son goût pour l'affirmation, de son penchant vers les opi- nions assurées.

J'ignore ce que purent être, en la ferveur de leur ving- tième année, les artistes, les philosophes qui nous dis- pensent, avec une stupéfante générosité, les promesses ou les menaces de leur toute fraîche orthodoxie. Il y a tout de même un reproche que ne méritent pas ceux de leurs amis qui se laissent moins captiver par les solutions que par les problèmes. S'ils répugnent au dogmatisme, ce n’est point qu'il leur soit difficile d’y atteindre, c’est au contraire qu'ils s’y sentent incliner par ce qu’ils ont en eux de plus spontané, de plus instinctif. Pour être certains, pour être en repos, ils n'auraient qu’à manquer de courage, il leur sufhrait de consentir à une certaine redoutable ten- tation d’être heureux tout de suite et trop tôt consolés. Une intelligence honnête peut-elle vraiment céder sans inquiétude à des entraînements si doux ? L'éducation chré- tienne nous a enseigné à nous raidir contre nos instincts, si impatients toujours de prendre essor et de s’épancher. Nous avons appris à discerner, jusqu’au sein de nos tendances les plus généreuses, des semences de perversité, des menaces de tentation. Comment ne nous défierions-nous pas du plus impérieux, sans doute, de nos désirs: le désir d’être rassurés, d’être certains, le besoin de croire !

Si Rivière plus tard n’acceptait aucune vérité qu'avec scrupule et tremblement, c’est par une suite normale de son éducation chrétienne qui le raidissait contre sa nature. S'il s’exerçait, très douloureusement peut-être, à n’adhérer pas, c’est parce qu'il sentait bien que l'adhésion Jui eût été

+

ET

æ

Pa AN SE EEE Vic nr RS ut

422 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vraiment trop facile. S'il se méfiait des doctrines trop sûres | d’elles-mêmes, c'était dans la crainte de céder à un appétit trop naturel de certitude et d’affirmation. Dans son inquiet voyage vers la vérité, son grand tourment, ce ne fut pas de ne pouvoir atteindre au dogmatisme, ce fut au contraire de se sentir tellement près d’y atteindre, tellement près d’y céder avec une humiliante et malhonnèête facilité. Car, de son élan propre, il allait aux affirmations décisives, et jus- qu'aux extrémités de l’intolérance.

De ce penchant à l'intolérance, je pourrais donner maint témoignage. À vingt ans, il était remarquablement partial et péremptoire. J'ai l’impression que le dilettantisme ne

l’effleura jamais. L’outrance de ses admirations m'effrayait

presque. Toutes les fois qu’il me parlait de Claudel, on eût dit qu'il se mettait en devoir d’écorger quelqu'un. Il eût certes perpétré cette besogne sans violence, mais avec application, lenteur et volupté. Ses yeux brillaient d’un éclat cruel, ses lèvres frémissaient d’ardeur offensive. Il me faisait l'effet d’un bourreau de l’Inquisition, mais à qui on eût réservé les besognes de choix, les supplices savants. François Mauriac, à qui je parlais de ces dispositions mena- çantes, prit d’abord peur, et refusa de 6e laisser présenter à cet apôtre sans pitié.

Je donnai plusieurs fois à Roèes occasion d'exercer son métier de bourreau. Je me rappelle ces ouvrages can- dides, instructifs, dont j'avais rempli ma bibliothèque. Rivière me dit ceux qu’il fallait garder, ceux qu’il fallait vendre. Pour être plus certain de ma docilité, il prit lui- même sur les rayons les volumes de Gaston Boissier, auteur qu'il exécrait particulièrement à cette époque. Avec des gestes et des paroles redoutables, il les emporta vers la Galerie Bordelaise, chez-notre excellent libraire M. Mollat. Une heure après, je le vis reparaître. De sa serviette, il tira des trésors : l’Arbre, la Connaissance de l'Est, entre autres. Et il m’en imposa sur-le-champ la lecture.

Quelques mois plus tard, à Paris, il décréta, certain

SOUVENIRS (1905-1908) 423

matin, que j'étais digne d’une nouvelle révélation. Il vint me prendre rue de Vaugirard. Nous entrâmes au musée du Luxembourg. Dès la porte mes yeux s’arrêtèrent sur le « Parsifal et les filles fleurs», de Rochegrosse. Je m'enthousiasmais avec ume modération craintive. Rivière me laissait faire ; mais, peu à peu, son indulgence fablis- sait. Pauvre Parsifal! Pauvres filles fleurs ! « Quand on vous parlera de ce tableau, vous direz que c’est une ome- lette aux fines herbes »… Tel fut le verdict dont Rivière m'écrasa. Puis, me jugeant digne de guérir, il m’entraina vers les Sisley, les Monet, les Pissaro.

En musique il hésitait et doutait, à ce qu’il me semble, davantage. César Franck lenchantait autant que Debussy. Bach ne lui plaisait guère. Je lui dis un jour: «Si vous trouvez que la musique de Bach ne chante pas, c’est pro- bablement qu’elle chante trop ». Il se prit à réfléchir. Mais la musique de Bach lui paraissait austère, impitoyable, flagellante. Il lui semblait que la volupté qu’elle nous offrait fût celle d’un supplice et qu’elle eût pour fonction de nous faire aimer les tortures. Je n’ai jamais pu admettre qu’il y eût, dans cette opinion, autre chose qu’un malen- tendu.

Il me révéla Gauguin chez Frizeau, dans cette tranquille maison de la rue Régis, vit ignoré, comme de juste, des Bordelais, un des plus sérieux, un des plus modestes artistes qui soient. « D'où venons-nous ? allons-nous ? » J'ignore ce qu'est devenue cetie toile prodigieuse devant laquelle j’eus la révélation que la peinture était autre chose qu'une vanité. La boutade de Pascal, depuis ce jour, m'irrita, et peut-être, à la longue, Pascal lui-même.

Rivière avait alors déjà fait la découverte d'André Lhote et me parlait de lui souvent. Un jour, il m'’entraîna jus- qu'au petit atelier de la rue du Palais Gallien. De quel

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mépris Lhote doit écraser, aujourd’hui, ces toiles, qui, dans 4!

ces jours lointains, me transportèrent ! Je me souviens d’une certaine étude Rivière me faisait admirer la | parenté des lignes d’un arbre et d’une femme en train de lire. Tant d'artifice nous enchantait. Nous nous émer- veillions que l’art fit mieux que la nature, et que celle-ci fût _ réduite à emprunter, pour s’orner de beauté, celle de notre art.

Et puis, ce furent les cours de Sorbonne, à Paris. Nous suivions ensemble les cours de Delbos, de Lalande, de Lévy-Bruhl, de Rauh. En dépit de toutes les campagnes de presse, nous jugions alors, et je juge encore tous ces cours merveilleusement instructifs et clairs.. Rivière les suivait avec conscience, mais sans manifester cet enthousiasme qui le surprenait chez Henri Franck, par exemple, et chez moi-même. Il ne concevait pas, nous le sentions, que la Sorbonne fût un temple propice aux révélations. Ses révé- lations, à lui, j'étais un peu choqué, un peu vexé qu’il les espérât surtout des poètes, des peintres et des concerts.

Nous préparions nos mémoires de diplôme d'études supérieures de philosophie. Rivière traitait de la Théodicée de Fénelon. Ce mémoire devait connaître une haute for- tune. Il valut à Rivière la première place au concours de fin d'année. Le père Laberthonnière, sur la recommanda- tion de Victor Delbos, le publia dans les Annales de Philoso- phie Chrétienne. Récemment, M. Delacroix le citait avec éloge dans son livre sur La Relioion et la For.

Je ne puis taire l’admiration que Victor Delbos me témoigna pour ce mémoire. Dans ce cabinet de travail du quai Henri IV le maître, aimé entre tous, réservait à ses étudiants un accueil toujours patient et toujours cor- dial, j’entendis, certain dimanche, Victor Delbos apprécier l'œuvre de mon amiavec un accent ému, chaleureux, qui n'était pas dans sa manière. Je me défends de dénombrer

SOUVENIRS (1905-1908) 425

ici les qualités qui valaient à la Théodicée de Fénelon un aussi précieux témoignage. Mais je dois exprimer le vœu que cette œuvre soit réunie aux divers essais de Rivière, que la piété de ses amis ne laissera pas dispersés dans des fascicules de revues, plus ou moins introuvables. Quand ce mémoire sera connu nous sentirons mieux tout ce que Rivière aurait pu nous donner ; tout ce dont nous prive à jamais sa mort.

Jours heureux de travail ! Heures bénies nous atten- dions, dans une angoisse délicieuse, l'instant de savoir que, sous l’eflort d’un maître, un texte obscur allait s’é- claircir ! Heures fécondes où, sous l’action de Lalande, il nous semblait que nous apprenions à comprendre et que nous pensions vraiment pour la première fois ! Heures tonifiantes, Delbos ramassait, en des formules denses, drues, la précieuse substance éparse dans Leibniz ou dans Spinoza ! Heures translucides, Lévy-Bruhl nous donnait le goût des aménagements intellectuels bien conçus et des larges aérations de l'intelligence! Heures éblouissantes, Frédéric Rauh s’emparait de quelque idée par une série d’assauts brefs, surprenants, précipités, et la faisait ensuite resplendir sous une succession de fulgurantes étincelles ! Heures révélatrices Hamelin poussait jusqu’à la lumière, avec une sorte d'effort, des idées dont on n’apercevait jamais que la cime, et dont la base restait comme enfouie dans l’ombre sourde des débuts de ses phrases !

Parlerai-je des cours de Bergson ? Nous suivimes, en compagnie d'Henri Franck, le cours sur l'acte volontaire et le cours sur Piotin. Merveilleuses leçons de scrupule intel- lectuel et d'analyse! À quoi donc s’est attaqué M. Julien Benda ? Quel est le Bergson sur qui M. Maritain exerce sa sagesse implacable et sa verve appliquée? Ce n’est cer- tainement pas le Bergson que nous avons entendu. Jamais philosophe ne fut plus sévère à l’égard de toute idée con- fuse et de toute pensée vagissante. D’aucun de nos maîtres nous ne recûmes de plus inoubliables exemples de morce-

426 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lage analytique et d’explorations discursives. L’intuitiom, pour lui, ce n’était point lindicible étreinte lesprit défaillant s’évanouirait. Ce n’était point lirrémédiable perte de l'esprit dans les eaux troubles des pressentiments, des goûts sensibles et des passions. L’intuition, c'était l’idée trop riche pour être tout de suite et crûment discernée ;

c'était, au-dessous des régions insidieusement claires de

l'esprit, l'appel émouvant des connaissances à approfondir ; c'était la sollicitation des idées confuses qui ne se rési- gnaient pas à demeurer telles ; c'était le sentiment qu’il reste toujours plus d'idées à penser, à comprendre, à défi- nir, que nous n’en avons élucidées, éclaircies déjà.

Et ces toutes simples réflexions ne prétendent à quoi que ce soit, pas même à venger une gloire, à laquelle, dès à présent et pour toujours, il ne manque rien.

J'arrête ici mes souvenirs. D’autres poursuivront, avec plus d'autorité, cette exploration d’un passé dont la tra- gique fin de notre ami éclaire tout à coup jusqu’aux moindres parcelles. Je le vois revivre. Je le vois pencher son beau front vers les parties de Pâme les plus riches et les moins profanées. Je le vois incliner sa tête pensive du côté de quelque appel intime ou de quelque secret mouvement. Il accomplit son geste avec précaution, comme un chasseur qui craint Pirrémédiable envol de sa proie. Il m'étonne par la noble lenteur de ses mots, dont aucun ne paraît jaillir sans effort.

Le voici qui relève ses yeux admirables, et je les sens errer dans ces pays sans dimensions, d’où les esprits rap- portent toujours une lumière plus vive et des forces mul- tipliées. Le voici qui, dans une brève méditation, retrouve et ressaisit le fil de ses pensées. Quelle est sa foi ? Quelle est sa vérité ? Il est trop honnête pour Poser dire. Il sait que tout esprit cessant de se mouvoir renonce par même

g " ni A y

d'entendre. Il se défie des grands systèmes qui détourn l'intelligence du splendide voyage, en lui offrant les co

est chrétien, mais comme ceux chez qui la foi est un élan, et qui n’ont jamais rien découvert sans éprouver plus

tout entier, se risque, se dépense, et la chaleur contenu de cette âme qui n’estime à aucun moment s'être assez donnée.

AZ ie re,

ee

)

SOUVENIRS SUR JACQUES RIVIÈRE

Comment se forma, ici, cette âme exquisement pure, inquiète, si délicate dans sa ferveur ? Je ne puis que le pressentir par afhnités et analogies. J'imagine un milieu de vie provinciale simple, assez contenue et pieuse, tel que celui dût s’écouler son enfance. Mais Jacques _ Rivière était déjà en pleine fièvre d'intelligence juvénile lorsque je le rencontrai. Autant qu’il m’en souvienne, ce fut dans une librairie de la Galerie Bordelaise. Il était coiffé _ d'un képi. Sous le pauvre tissu dérougi son fin visage _ apparaissait ému, enthousiaste devant les livres. Je crois bien que c’est moi qui lui mis entre les mains Jammes et Claudel qui le passionnèrent tout de suite. Quelle belle génération se découvrait alors à Bordeaux parmi les jeunes gens de son âge qui venaient familièrement dans mon logis, feuilleter des livres ou des estampes, en regardant quelques peintures modernes : le poète André _ Lafon silencieux et timide et son ami le peintre Jean Lafont, trop tôt disparu lui aussi, et qui laissa de très __ beaux dessins et de robustes peintures dont il est triste de _penser qu'aucune ne figure au musée de la ville encombré de tant de médiocrités. Louis Piéchaud qui aimait les vers de Le Cardonnel et son compagnon Jaime de Lasuén, esprit subtil et de haute lignée; Saint-Léger alors étudiant, déjà rare poète; Robert Mouren, Labat et Gustave Tronche dévoués aux lettres, Césaire, Auguste Pujolle, Larronde et Tobeen et ce fier Olivier Hourcade si noble dans son héroï- que mort. André Lhote, enfin, qui préludait à sa carrière de

À |

SOUVENIRS SUR JACQUES RIVIERE 429

peintre et qui accompagna Jacques Rivière jusqu’à son

dernier jour. Tous ces jeunes gens aujourd’hui décimés ou disséminés avaient entre eux ces traits communs d’une dis- crétion charmante et d’une distinction intellectuelle innée, avec un parfait désintéressement. Vraiment l'amour des belles choses dominait leur vie; c'était à ma connaissance leur unique passion, chose incroyable, presque, en une telle ville.

De tous, Jacques Rivière était certainement le plus tour- menté d'analyse, avide de comprendre, et fortement mar- qué par une pureté native, lisible dans tous ses traits minces et comme aiguisés par la recherche de l'esprit. Il par- tit bientôt pour Paris, je le revoyais aux vacances fidè- lement. Il se dévouait souvent à voyager incommodément pour m'apporter dans son bagage un tableau précieux qui ne le quittait pas. Je le retrouvais à mon tour à Paris. Lon- gues promenades dans la ville unique, un dimanche, il n’en souvient, entr'autres, de la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur à la Sainte Chapelle en compagnie d’Alain- Fournier dont je revois le beau visage penché vers nous : figure d'ange médiéval, ovale détaché de la pierre d’une cathédrale.

Cette rencontre déjà si lointaine est presque la der-. nière image que je garde de Jacques Rivière, car je ne le revis plus guère qu’une fois, lorsque, nouveau marié, il vint nous présenter sa jeune femme.

À ceux qui l’approchèrent depuis, et qui l’aimèrent aussi, de dire ses récents travaux, ses projets interrompus. Pour moi, je le retrouve avec émotion dans cette admirable introduction aux Miracles d'Alain-Fournier qu'il nous donna l’an dernier. Doué d’esprit critique et de sympathie pour pénétrer les esprits, soucieux de perfection abstraite, désireux d'étudier, de regarder en soi, avecle goût de la connaissance plutôt que de l’action, c’est ainsi qu’il se décrit lui-même au passage il cherche à se différencier de son merveilleux ami.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais que ne pourrait-on ajouter à sa louange pour rete- À Ar, au moins, sa loyauté, sa pudique et scrupuleuse cons- cience. Il la poussait au point de se réserver indéfiniment soi-même pour se tenir toujours prêt et comme disponible à toute révélation. Je ne saïs s’il parvint, avant sa cruelle maladie, à fran- chir cette zone nécessaire d’obscurité, cette nuit péniten- _ tielle du renoncement intime qui sépare l’intelligence non éclairée encore des lumières pures de la foi. Maïs en son _ fond, je crois que, « d’une certaine façon, il priait », ce sont sés propres termes. J'espère donc, puisque c’est le seul _ vœu à former pour elle maintenant, j'espère que cette belle âme en possession d'elle-même entre dans la plé- nitude de ses richesses réservées et de ses profonds désirs retardés mais toujours pressentis et secrètement attendus. Quand ces amis inconnus que la postérité donne aux artistes, découvrant la ville fumeuse et dorée, voudront chercher son souvenir à Bordeaux, qu’ils lèvent les yeux _ vers les côteaux de l’autre rive. Comme dans une peinture _ recueillie de Charles Lacoste, au-dessus de la grande cité | commerçante déroulée au cours du fleuve sinueux, ils ver- _ront dressé vers le ciel le clocher de Cenon à l’ombre fine _ duquel Jacques Rivière repose. GABRIEL FRIZEAU

SEPTEMBRE 1914

Le camp perdu au milieu des pins et des sables, cinq mille Français prisonniers : nous n’étions pas dix à con- naître la IN. R. F. et pas un ne connaissait Jacques Rivière ; combien même aujourd’hui liront ces lignes ?

‘Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas approché pourquoi, quelques semaines plus tard, il était le plus connu, le plus estimé de ce vaste groupement, plus hétérogène qu’un régiment, d'hommes de tous les âges, de toutes les provinces? Pourquoi la même question : « Et Rivière ? » revenait-elle toujours après tant d’années, chaque fois que le hasard me faisait rencontrer un de nos anciens camarades ?

La plupart d’entre eux ont gardé la vision d'un coin de grenier ou de baraque Rivière tous les jours pendant des mois et des années, sans se lasser, a fait devant le plus attentif des publics la traduction à haute voix du journal du jour. Les demandes d'explications les plus étranges, les plus décevantes, recevaient ses réponses tou- jouts bienveillantes. Si quelque groupe revenant de corvée le sollicitait, il abandonnaït tout travail et recommençait sans jamais laïsser soupçonner que sa corvée à lui valait bien celle dont ses auditeurs revenaient. Vers la fin, son public, ses « abonnés » comme nous disions, se recru- taient parmi les plus humbles, les plus incultes, les autres ayant peu à peu appris l'allemand ; il leur est resté fidèle jusqu’au dernier jour. C’est ce dévouement sans recher- che, sans idée préconçue, se manifestant ainsi et de cent

Ü par: Aa : NA TP CRI ET A PT SRE 4 c, { 4 MRCUM LES +

|

432 + LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autres manières aussi peu ostentatoires, qui avait fait de lui non un type populaire, mais un grand ami de tous. | Mais ce ne peut être cela seulement ni même quelques attitudes d’une belle fierté, dont il m'en voudrait de rappeler les circonstances tant elles lui semblaient naturelles, qui lui _ ont conquis cette sympathie unanime. Non, tous ont subi, inconsciemment peut-être, l’attirance de sa personnalité d'autant plus prenante qu’elle cherchait moins à s'imposer. De même, sans vouloir le dominer ou y jouer un rôle à part, il a été l’âme du petit groupe de privilégiés qu'une similitude d'éducation et d'instruction avait réunis. Dans le désarroi de ces premiers mois une réaction s’imposait, non seulement contre le découragement et le pessimisme cela tous le sentaient, certains même y étaient portés plus faci- lement par leur tempérament mais contre l’inactivité 3 cérébrale. Quelle reconnaissance ne devons-nous pas à | Rivière pour nous y avoir aidés dès le début. Rien d’un cénacle ou d’une école nous n’en aurions trouvé parmi nous ni les éléments ni le désir mais de simples discussions sur un sujet déterminé d'avance et exposé par l’un ou l’autre d’entre nous. Malgré tout l’intérêt de ses propres causeries et sa bienveillance à nous faire pénétrer sa pensée, Rivière | aimait mieux apprendre qu’enseigner et c’est bien sa curio- sité sympathique pour les questions étrangères à ses préoc- cupations usuelles qui a le plus contribué à maintenir vivantes ces réunions. nous avons partagé ses efforts pour pénétrer l’âme allemande par l'observation directe et surtout par l'étude des publications qui cherchaient à définir et à justifier la « kultur » germanique. Ce même besoin de compréhension l’a orienté dès le début vers nos camarades russes, mais il a trouvé sans effort un élément beaucoup plus proche de sa pensée et de son cœur et je ne voudrais pas évoquer son souvenir sans le remercier, au nom de tous ces malheureux, de ia sympathie efficace dont il les a entourés.

Sd

Lou

1 ": , ! CA < 4 1 ï É

SEPTEMBRE 1914 | 433

Pour moi depuis que notre grand ami n’est plus j'ai sans cesse devant les yeux l’arrivée du sergent Rivière dans le pittoresque grenier dominant l'écurie XII le hasard nous destinait à vivre côte à côte pendant dix mois d’une intimité ininterrompue. Avant de lui avoir parlé j'aurais voulu être son ami, avant trois jours j'étais sûr qu'il était le mien. Ce qui a pu nous attacher l’un à l’autre au début ? Sans doute cette impression d’amoindrissement à nous dire que pour nous la guerre était finie, que nous n'avions pas joué notre rôle, que toutes les souffrances que nous pourrions subir ne rachèteraient pas cette absence. Mais que de kilomètres aussi nous avons pu parcourir autour des baraques du camp en parlant de Paris. Venu tard il aimait Paris comme un Parisien, non pas tant pour ses merveilles artistiques que pour ce que les guides ne décrivent pas. Il avait la nostalgie du Métro et se réjouis- sait à l’idée de rentrer à Paris en même temps que les pre- miers autobus démobilisés. Nous l’accusions de préférer à tous les classiques la lecture de mon plan de Paris rehaussé du cachet de la censure allemande. Plus âgé que moi, plus meurtri par l’absence des êtres les plus chers, il n'a jamais cessé de me surprendre par son enthousiasme rafraîchissant.

Ai-je réussi à faire revivre la figure de Rivière au cours de ce qui a si bien été appelé les « Heures Grises » de la captivité ? Je sais bien en tous cas que son souvenir restera vivant dans le cœur de tous nos amis et de tous nos camarades.

A. A. LAURIOL

28

SOUVENIRS D'UN AMI

De 1910 à 1914, quatre années de découvertes, d’élans, de confidences, de disputes fraternelles, quatre années d’entr’aide quotidienne et de commun travail nous avaient profondément unis. Ce furent, pour Jacques Rivière, des années d’apprentissage. [1 s’éduquait avec maîtrise. Sou- vent «obscur et embarrassé », souvent «en plein désespoir », il s’accrochait aux idées avec une sombre violence. Il y avait dans toutes ses démarches un mélange de timidité ét de colère, d'endurance et de précipitation. Une santé un peu débile secondait mal l’esprit en plein foisonnement qui se disait lui-même « inquiet, scrupuleux, étroit ». Mais déjà cet esprit ne laissait plus de trêve à l’objet de sa curiosité. Déjà, entre l’homme et sa conscience, entre Jacques Rivière et sa volonté, plus le moindre intervalle, la moindre fissure, le moindre coulage. J’ai vu se former, se défendre, se corriger et se mettre au point l’instrument

_incorruptible qui saura user, avec tant de patience et de

subtilité, même dans les circonstances les plus tragiques, la résistance du travail. « Mon respect pour le travail augmente chaque jour, me disait-il. C’est, de tout ce qu'il y a au monde, ce qu'il y a de plus solide, ce qui nous lâche le moins dans la détresse, ce qui nous défend le mieux. »

Que d'affection, de modestie, de gaieté, de générosité ont illuminé ces beaux jours ! Quel accord et quelle liberté ! Nous ne nous quittions guère. « Ah ! tout de même, s’écrie Jacques, quel bonheur de se revoir. Et

SOUVENIRS D'UN AMi 435

comme on s'entend bien, tous ! même à distance. » C’est dans cette incomparable amitié de la Nouvelle Revue Française que le jeune Rivière prend son élan. Je voudrais transcrire ici tous nos entretiens d’alors, et chacune des lettres, le mouvement, l’ardeur de ces lettres, une par jour, parfois deux, qu’il m'écrivait rarement à sa table de travail, mais plutôt d’un autobus, ou du métro, ou dans la rue, sous un réverbère. Aux inquiétudes du métier, aux mille retours de sa pensée sur les questions de morale, de littérature et de psychologie qui lui donnaient la fièvre, se mélaient délicieusement les vivacités de la tendresse, les boutades, les réprimandes, les injonctions, les prières et les confessions d’une amitié scrupuleuse, agitée, per- suasive, qui communiquait sa chaleur avec son tremble- ment : « Votre lettre m’a fait un plaisir dans le genre de cette bonne chaleur que donne dans la bouche une petite gorgée de liqueur. Je suis contént que vous m’aimiez bien. Je trouve que c’est très bien. J’approuve ça de toutes mes forces. Enfin, je suis bien content... J’achève aujourd’hui de donner le bon à tirer du numéro. » Voilà le ton.

Depuis quinze jours, j'ai lu, relu tous ces feuillets. J'arrive à celui-ci, du 29 juillet 1914 : « Vous pensez bien que ce n’est pas tout à fait de sang-froid que je vous écris. Je suis déjà tout soulevé, car il me paraît presque impossible cette fois, que ça rate. Je pense toute la journée et toute la nuit à « mes hommes » (j'en aurai 30, vous savez |) et à ce qu'il va falloir faire pour me conduire au mieux avec eux. C’est assez exaltant. Cependant, pour le cas ça raterait, je réponds à votre lettre. etc... »

* + *

Cinq années de séparation ses trois ans de captivité en Allemagne, ses deux ans d’internement en Suisse ne semblaient pas nous éloigner l’un de l’autre. De

436 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Kônigsbruck, le 19 décembre 1915, il m’écrit : « Comme c’est invraisemblable, cette vie ensemble que nous menons à de telles distances ! L'autre soir, je pensais quelque chose que je trouve exprimé textuellement dans ta lettre. » Et d’Engelberg, il vient d’arriver, le 5 juillet 1917 : « Mon vieux, mon cher vieux. tu es rentré. Quelle coïncidence merveilleuse !.….. Mon vieux, oui, il faudra que tu viennes. C’est encore le mieux... Il me faut un peu de bonheur tout de suite, le plus tôt possible. »

Je revois cette petite gare de montagne je le reçus dans mes bras. Il m’attendait, debout au bord du chemin, un peu gauche sous l’habit militaire, un peu empêtré dans son émotion, la mâchoire raide, la voix légèrement rauque, amaigri, changé sans doute, mais bien lui-même. Il a toujours été lui-même. De sa première à sa dernière image, il ne s’est pas démenti, ni déformé. Sa forme était solide, impressionnable mais constante .Tel qu’on le voit sur les photographies de sa petite enfance, et de sa jeunesse, je le retrouve dans un groupe militaire de 1913, aux grandes manœuvres, ou parmi ses compagnons de captivité, et même sur ce dernier portrait il ne respire plus : le même port grave, contraint et gracieux, cette impétuosité empêchée, cette suavité inquiète que j’ai vu souvent lutter, sur son visage, avec un peu de dureté. Et, malgré tout, bien qu’on le crût débile : cette force. Il paraissait toujours en débat, quelquefois en péril. Ce n’était que vis-à-vis de lui-même : « Je suis toujours telle- ment en difficulté avec moi-même que je ne sais ouvrir la porte à personne », disait-il. Ce n’était point manque de liberté ni de charité, mais rectitude intellectuelle, empressement d’une courte destinée, et puissance de sa vision intérieure. Quoi qu’il ait traversé, à quoi qu'il se soit livré, rien d’essentiel en lui ne s’est jamais déplacé. Il a toujours lutté, toujours résisté. Dans la mort aussi. C’est pourquoi l’image que nous avons de lui, même inachevée, reste si forte et le deviendra de plus en plus.

EN ln Of M ON NS Ra D

4

SOUVENIRS D'UN AMI 437

C’est pourquoi sa mort est si frappante, et nous dépossède d’une partie de l'avenir. Jacques est irremplaçable. Il n’y aura aucun remplissage possible, aucun nivellement à cette place qu’il avait reconnue, choisie, occupée, creusée et recreusée avec tant de peine, d’ennui, de vaillance et de personnalité.

Le soir de ce grand revoir, à Engelberg, nous avons dîné dans sa petite maison de bois, sans échanger beau- coup de paroles. Et puis, pendant deux jours, cheminant par des sentiers inégaux nos pas s’accordaient mal, dans cet affreux paysage de pierraille, de noire verdure et de nuées, nous tâchions de nous retrouver. Notre pensée prenait trop de directions à la fois. Jacques s’irritait de voir la sienne se heurter à des portes fermées. Il était encore prisonnier. Il m’écrira plus tard (le $ août 1918) : « Il y a un an ces jours-ci, nous étions ensemble à Engel- berg, mon vieux, et nous commencions, oh ! bien mala- droitement encore, à reprendre contact. Il ne faut pas que cette entrevue te laisse l’impression de m'avoir vraiment retrouvé. Ce sera bien plus long et bien plus difficile que ça. » Puis, le 4 janvier 1919 : « C’est vrai que nous ne com- muniquons pas. La distance entre nous, entre nos occu- pations, entre nos soucis, entre nos expériences est trop grande. Trop grand aussi ce temps nous avons été séparés, trop ancien notre passé commun ; il nous manque d’avoir partagé ces quatre si lourdes dernières années. » Enfin, le 12 juillet de la même année : « Non, nous ne nous sommes pas bien revus ni retrouvés. »

Je n’ai plus guère de lettres de lui depuis cette dernière date, et je cherche mon ami à travers ces cinq ou six années qui sont maintenant des années de deuil. Il parais- sait, de loin en loin, à la tombée de la nuit, poussant ma porte avec hésitation, s’excusant presque, et me tendait la main, sans quitter son pardessus ni sa lourde serviette de cuir, bien souvent sans s'asseoir. I] questionnait dis- traitement, en consultant sa montre et son petit agenda,

438 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous nous promettions de nous revoir, mais nous nous gar- dions bien d’engager la conversation dans une voie qui nous eût trop fait sentir l’affreux arriéré qui s’accumulait. Si, moins discret parfois, j'attaquais un sujet qui lui tint au cœur, ses yeux s’inquiétaient, ses mains s’énervaient. Il écartait, non sans chagrin, toute interrogation à laquelle il n’aurait pas eu le temps de répondre complètement. Des obligations divergentes nous arrachaient l’un à l’autre. C’est ainsi que je l’ai perdu, dans le moment notre amitié pouvait devenir ce qu’elle n’a pas été, car jusqu’à la veille de la guerre, Rivière n’avait pas encore cessé d’être un adolescent. Je ne l’ai retrouvé qu’à sa dernière heure. Maintenant que je ne le verrai plus, je le sens de nouveau près de moi. Tant de biens trop précieux que la vie nous offrait, dont nous étions peut-être indignes, la vie nous en dépouille, mais la mort nous les rend.

Quelqu'un qui le connaît mieux que nous tous m’a dit depuis : « I] fallait qu’il se détachât, et c’est à quoi it travaillait depuis plusieurs années, malgré lui, c’est à quoi plutôt une force invincible, impitoyable, travaillait en fui, bien qu'il se débattit si tragiquement... Je l’ai vu couper un à un, dans le désespoir et dans l’acceptation, tous les liens qui l’attachaient à la vie. »

* * *

Le jeudi 12, vers onze heures du matin, Jean Paulhan est venu me dire que Jacques était au plus mal.

Je lavais vu souffrant, le mois dernier, d’une grippe contractée en soignant sa femme et ses deux enfants. Je l’avais vu, vers la fin du mois, convalescent semblait-il, déjà sans fièvre, assis sur son lit et corrigeant des épreuves. Les yeux un peu agrandis, le front très lumineux. Je lui avais dit : tu es beau.

Il est là, étendu à plat, la tête un peu renversée, sur cet étroit divan, sur cette couchette de cabine, basse,

SOUVENIRS D'UN AMI 439

adossée au mur, prise entre les montants d’une biblio- thèque dont les livres l’encadrent. Sa table de travail sont encore des papiers, des dossiers, sa montre et son stylo, est envahie par les fioles, les ampoules, les linges souillés…

Les doigts de sa main droite continuellement agités font un mouvement sans arrêt, du drap au visage, vers la bouche et le menton noïirci par une barbe de quelques jours. Il ne parle presque pas. Il obéit à ceux qui le soignent. Il me semble que Jacques est, comme d’habitude, tout entier à sa tâche, qui est’de lutter contre la mort.

Sa femme et ses proches le harcelaient de soins, sans une minute de relâche, comme afin de ne pas laisser au mal le temps de faire un pas de plus. Et tantôt ils sem- blaient gagner un peu de terrain, et tantôt reculer, perdre prise. Et la vie se rétrécissait jusqu’à ne plus soutenir que sur un point déjà fléchissant ce corps chéri au-dessus de l’abîme. Et ses amis, d’un peu plus loin, le regardaient de toutes leurs forces, et se regardaient entre eux, s’unis- saient entre eux, je ne sais si c’est dans la prière, l’espoir, ou simplement dans la terreur, mais le sentiment qui entourait Jacques, et l’assistait dans la souffrance de ses dernières journées, fut des plus forts que j’aie vu s’échanger entre des hommes.

Le même jour, un prêtre fut appelé. Et une grande réaction s’étant produite après sa visite, Jacques dit, dans un demi délire : « Maintenant, je suis sauvé miraculeu- sement. » Une autre fois, au sortir d’une de ces crises la respiration lui manquait, il semblait véritablement revenir des confins de la mort, il dit : « Maintenant, je suis comme Dostoïevski. »

Le docteur est venu vers sept heures. Après l'examen, comme nous l’interrogions sans oser parler, comme nous étions tous suspendus à un mot, un signe de lui, il a fait avec la bouche une espèce de moue. Il 2 donné quelques instructions, remis son pardessus, cherché son chapeau

440 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il ne trouvait pas. Il est parti. Quelques amis l’ont suivi dans l’escalier.

Vers onze heures, Jacques se mit à parler. D’abord sourdement, il dit une phrase que je n’ai pas bien com- prise. Elle exprimait une sensation d’écrasement, d’apla- tissement sur le sol. Je perçus les mots poussière et salacité qu'il prononça avec une particulière vigueur. Puis soudain, plus haut, comme s’il ressaisissait ses dernières forces, d’une voix dure, impérieuse, saccadée : « Vous ne vous rendez pas compte. il n’y a pas un de vous qui se rende compte de l’épouvantable situation dans laquelle je suis. il faut procéder avec méthode. systématiquement. promettez-moi, vous, ma famille, jurez-moi de faire ce que je vous dirai Vous me le jurez ?.. Asseyez-vous tous, chacun avec un papier. C’est cet horrible liquide qui m'empoisonne.. D'abord, il me faudrait un bon médecin. tout de suite, entendez-vous ?... qu’on m’em- mène | si je peux supporter les cahots et qu’il ne soit pas trop tard... Mais si je rentre dans ce petit trou, je suis perdu... Pourtant, si j'ai la chance de tomber sur un médecin de nuit. oui, alors, peut-être entendez-vous ? si j'ai cette chance, je puis être sauvé... Mais non ! Toutes les issues sont bouchées. C’est tout de même trop terrible ce qui m'arrive, comprenez-vous ? La fin de ma vie... oh ! la fin de ma vie... ma vie... ma vie. ma vie !... » Il répétait ce mot, chaque fois, avec plus de force et de désespoir : ma vie |

Le lendemain matin, vendredi 13, on nous laissait encore un peu d'espoir. Je l’ai regardé de loin, n’osant pas m’approcher de peur de l’agiter. Je l’ai regardé pour la dernière fois.

Je ne l’ai pas vu mourir. Sa dernière nuit fut atroce. Trois fois, il a perdu le souffle. Trois fois, des soins désespérés le ramenèrent à la vie. Son visage, dans la mort, portait la marque de ce combat. M. G. qui l’a vu me disait : « Il avait l’air d’un assassiné. » Une mort violente, en effet.

SOUVENIRS D'UN AMI 441

C’est bien celle-là qu’il a subie. Il s’est bien défendu. Il ne s’est pas laissé faire. Il était là, renversé, égorgé comme un soldat. Je pense à cette parole de Shakespeare sur un jeune héros : « Il n’a vécu que jusqu’à ce qu'il fût un homme : dès que sa valeur eut prouvé qu'il l'était, au poste il combattit sans reculer, il est mort comme un homme. »

Quand je suis rentré dans sa petite chambre, Jacques n’était plus là. Il n’y avait plus que l’énorme catafalque, les cierges et des monceaux de fleurs. Et, dans l’ombre, un pauvre visage.

Deux générations d’écrivains et d’artistes environnaient son cercueil à l’église.

Je n’ai jamais vu deuil plus sincère, affiction plus vraie.

Le mercredi 18, à 10 heures 30, par une belle matinée de soleil, nous l’avons enseveli sur la colline de Cenon, qui domine Bordeaux, non loin d’une chère maison il fut heureux parmi des êtres simples qu’il aimait.

* * *

Les quelques photographies de Jacques qui ont été prises après sa mort, quand je les ai regardées pour la première fois, je n’en ai senti que la cruauté. Je n’y voyais que la souffrance de la défaite, qu’une image de la mort violente. Mais, depuis que je vis avec elles, les regardant chaque jour, elles ne me font plus peur. Je les trouve

de plus en plus belles. Je comprends et j’admire à quel:

point, dans la mort, Jacques exprime son caractère. L’immobilité parfaite abolit ce qu’il pouvait y avoir pour nos yeux d’incertain dans sa personne. Sur l’un de ces portraits, ce qui frappe le plus c’est, dans son ensemble, la construction du visage, son harmonie sérieuse et fine. Sur l’autre, c’est la puissance du maxillaire inférieur et l’attache de l’oreille. Sur une troisième, c’est l’extraordi-

MÉTIERS

*

Pa vd,

Mau R MALUS SE

4 z Es ue

x S

CRE AE

442 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

naire pureté de la coupole du front et des yeux parfaite- ment clos, un air de jeunesse éternelle. Les mains, grandes, osseuses, très belles et très fortes, ne sont pas seulement jointes, mais bien appuyées l’une à l’autre et bien assises sur la poitrine, avec ferveur. Les mains sont calmes. Mais le masque de Jacques ne montre pas cette sérénité, cette simplification marmoréenne, cette espèce de beauté un peu facile qu’on voit à beaucoup de morts et qui donne l’idée du repos et de la purification. Il n’y a pas que l’em- preinte de la mort sur son visage, mais l’expression de son sentiment, de sa posture, presque de sa réaction vis- à-vis de la mort. Après le dernier souffle, on lit encore sur cette figure la rencontre du dernier moment de la vie avec l’homme qui le voit venir, et qui connaît la mort en même temps qu'il la subit. Sa bouche est entr’ouverte, un peu crispée, mais quand on la regarde longtemps, on croit qu’elle va sourire. Son immobilité n’est point tout à fait passive. On y sent encore le mouvement suspendu. Elle ressemble à une réplique interrompue. La souffrance et la lutte semblent avoir fait place, en une minute inconnue, au commencement de l’extase, et la violence à la persua- sion de la mort. On dirait que Jacques a fermé les yeux sous l'éclat insoutenable d’une grande lumière.

JACQUES COPEAU

SOUVENIRS

Colpach, le 3 mars 1925.

Vous me demandez quelques souvenirs sur Jacques Rivière. J’en ai trop ou trop peu; rien, presque, de pitto- resque, aucune de ces choses qui font anecdote ne vient affleurer ma mémoire, que pourtant habite une image très complète de l'ami disparu. Si je m’applique à le voir du dehors ce sera dans des circonstances d’autres l’auront vu aussi bien, qui en traceront ici même un portrait meilleur. À Pontigny par exemple, à la décade littéraire de 1922, certains après-midi d'entretien son beau regard franc et bleu comme un ciel pur brillait si hardiment dans l'ombre de la charmille. Je l’entends prendre la parole, faire des mises au point avec un grand bon sens, dans un bon langage n’entrait jamais ombre de verbalisme. Il semblait un peu hésiter, souriait, s’excusait gentiment. Mais comme ses paroles renfermaient de subtiles réalités ! En parlant il découvrait les dents qu’il avait fortes et blan- ches. Elles luisaient alors à l’égal de ses yeux clairs, donnant impression de saisir du solide, de mordre sur du réel. Je le revois, à une autre occasior, modestement autant que bravement, affronter les déroutants axiomes de Paul Valéry dans je ne sais plus quel restaurant parisien nous dinions je ne sais plus quel soir. André Gide qui en était, doit s’en souvenir, et comme il prenait tenacement la défense de la psychologie contre la mécanique, et de Valéry poète contre Valéry théoricien avec l’obstination respectueuse que lui

444 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donnait l'admiration il tenait les vers du grand écri- vain. On ne pouvait imaginer débats plus passionnants. Ensuite au retour le long des Champs-Elysées nocturnes et solitaires, aucun des deux adversaires ne cédant, la belle dis- cussion se poursuivait sous les étoiles qui avaient l’air de s'en mêler. Hélas! le Rivière que j'ai le mieux, le plus connu, n’est pas celui-là : c’est un homme presque toujours harassé, un homme qui tout jeune avait assumé le plus de fardeaux qu’il pouvait et jamais n’avait pris garde à ne pas se surcharger. Fardeaux légers à son cœur intrépide et allègre, mais pesant bien lourd à ses épaules si peu massives. Presque constamment harcelé par le souci de trouver le temps et le repos nécessaires à son travail de création personnelle, il n’eut de loisirs un peu longs, il faut bien le dire, que ses trois années de captivité en Alle- magne, seule période il ait pu lire avec un peu de suite autre chose que des manuscrits.

Pour travailler en paix, depuis 1921 il venait régulière- ment faire à la campagne, en Luxembourg, d’assez brefs séjours (ils allaient rarement jusqu’à trois semaines) et chaque fois il y arrivait en état de dépression physique et nerveuse. Mais il se reprenait étonnamment vite, étant au fond d’une nature très saine. Sinon comment eût-il résisté à l’invraisemblable régime de surtension nerveuse le mettait l’effervescence de sa vie intérieure, jointe au surmenage matériel que l’on sait ? « Je ne peux pas » m'écrit-il en février 1921 (prolonger un séjour com- mencé) « l’âme est devenue trop instable, trop vaga- bonde. Elle veut être promenée tant qu’elle ne retrouve pas son équilibre. Mais je vais m'occuper de lui en com- poser un nouveau. Que la vie est difficile à qui a ten- dance à la prendre trop au sérieux. »

Pourtant, d’une fois à l’autre, il revenait plus robuste, il se conquérait peu à peu. Une grande crise s’est déroulée en lui pendant ces années d’après-guerre, un constant problème d’ordre à la fois sentimental et métaphy-

SOUVENIRS 445$

sique l’absorbait, qu’on devinait, auquel il faisait parfois allu- sion, sans que les données en fussent très claires. Il ne pouvait, on le sentait, le résoudre que par ses œuvres dont chacune représentait une étape vers sa conquête.

Rivière aimait beaucoup la campagne et s’y promenait pendant de longues heures avec plaisir durant ses courtes cures de repos et de solitude, s'intéressant vivement à la géographie du site, et déployant un sens d’orientation très prononcé dont il était assez amusé, comme d’ailleurs de toute réussite dans le domaine pratique. Il fallait qu’il explorât jusque dans son arrière-fond chacune des petites vallées, chacun des ravins qui découpent en autant de collines les contreforts de nos Ardennes, et il n’avait de cesse qu'il comprit leur structure, la pente des eaux, etc. Il ne pouvait pas très bien se pardonner de n'avoir réussi aucune des tentatives d'évasion qu'il avait faites lors de sa captivité en Allemagne et m’en parlait souvent. Les condi- tions dans lesquelles elles avaient été entreprises parais- saient presque insensées de hardiesse, mais il eût bien voulu recommencer si cela lui avait été possible, pour se donner une preuve de ses aptitudes à l’action. Il était d’ail- leurs bien moins dépourvu de facultés pratiques qu’il ne se limaginait, mais l’exagération de certaines de ses quali- tés, de sa délicatesse, de ses scrupules, de sa bonté surtout l’entravait et l’encombrait. Un trait bien caractéristique : un jour, en pleine effervescence de travail et de soucis de toutes sortes, il m’envoya la lettre parfaitement inintéressante que venait de lui écrire un Allemand parfaitement inconnu, qui ne se recommandait de rien ni de personne, pour lui demander un secours d'argent. Sans doute cette lettre était- elle écrite par séries adressées à des douzaines de personnes et n'importe qui l’eût mise au panier. Mais Rivière s’en préoccupa au point de m’en écrire et de me demander con- seil.

Le chapitre de ses relations avec l’Allemagne mériterait un long développement.

446 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

« L'Allemagne » m'écrivit-il en 1923, « continue de m'attirer et de me repousser pour parts égales. »

Peu de questions l’intéressaient aussi passionnément que celles de la reprise des relations franco-allemandes et les chroniques qu’il fit pendant deux ans pour le Journal du Luxembourg sont pleines, à cet égard, des documents les plus précieux pour sa psychologie et sa façon de penser. Elles sont écrites dans cette prose remarquable de clarté et de précision subtiles, pleine de ressources et des plus personnelles inventions, qui était le don unique de Rivière. L'usage auquel il arrivait à plier tout naturellement des mots faits pour autre chose était prodigieux, tout le monde le sait. On imagine facilement à quel point une telle qualité d'écriture pouvait frapper dans les colonnes d’un quotidien politique.

Un côté de sa charmante nature y apparaissait constam- ment : son optimisme foncier, fait de courage, de confiance dans la vie. « L’optimisme reste un devoir » disait-il dans l’un des pires moments. « C’est un dur calvaire que lopti- misme » puis : « pourtant, autant il est important d’être pessimiste tant qu’un événement est à craindre et peut être évité, autant cela devient inutile lorsqu'il s’est pro- duit. » « Mais je répète qu’en présence de l’irréparable, l’optimisme devient aussitôt un devoir. » « Cependant c'est ici que notre optimisme doit s’excuser de nouveau. » « S'il y a une autre Allemagne que celle des nationa- listes, et nous sommes beaucoup à l’espérer encore en France... » |

C’est toujours la même note d'espérance, de crédit fait à la chance et aux êtres, aux hommes politiques et aux Gou- vernements successifs de la France et des Alliés. Et toujours envers la vie la même justice, se marquait si constam- ment la gentille courtoisie de son âme. Le sort avait beau le tenir pour ainsi dire à distance, ne se laisser arracher que difficilement et avec maussaderie le peu qu'il lui a cédé de biens temporels tels que la santé, les loisirs,

SOUVENIRS 447

l’absence de soucis. Jamais il ne se plaignait, et quand il lui arrivait de pester, ce n’était jamais que contre lui-même, contre sa propre maladresse à saisir la chance. C’est qu’il avait la grande reconnaissance des êtres vraiment généreux. Parfois il me faisait l’effet d’un enfant de bonne volonté sans cesse occupé à rectifier sa conduite pour enfin désar- mer des éducateurs injustes et grossiers. Hélas ! la destinée dans sa stupidité cruelle a eu le dernier mot.

donc faut-il chercher le centre autour duquel tant de vertus s’ordonnaient, tant de joie, tant d’intelligente candeur, de conscience et de patience ? Le secret de cette personnalité si exposée, si passionnée et pourtant si résis- tante, Rivière prend soin lui-même de nous l'indiquer en maints endroits et avec une particulière beauté dans ce passage de son étude sur Baudelaire : « Je sais toutes les réponses, je sais bien toutes les justifications. Je ne suis dupe de rien, cependant il faut subir cette amertume. Il n’y a rien qui puisse délivrer ton cœur de tant de vérités. » Moins encore quil n’eût consenti à secouer de ses épaules aucune charge, ne voulait-il d'aucune vérité déli- vrer son cœur. C’est son inexorabilité qui marquait et dis- tinguait cette figure si tendre.

Si d’autres qui y aspirent peut-être autant, ont une peine infinie à atteindre leur propre sincérité, Jacques Rivière était tout naturellement établi dans la sienne. Sincère, il l’est dès labord, essentiellement, doucement et implacablement. C’est peut-être la raison profonde pour laquelle la morale ne l’intéressait pas. Je ne suis pas sûre qu’il ne s’en défait pas quelque peu et qu’il ne lui ait pas eu, comme on dit, une dent. Car est le devoir qui ne finisse par incliner à quel- que mensonge celui qui s’y soumet ? À son extraordinaire pureté d’âme, toute règle il est vrai devait paraître assez inutile, mais tenait-il tant que cela à son intégrité ? Tandis que rien, pas même la terrible obligation d’être heureux, ne lui a jamais paru, en urgence approcher, fût-ce de loin « celle d'atteindre le plus possible de vérité ».

_ Et le voici mort, tragiquement, vaincu dans cette lutte mu rcenée contre les ténèbres montantes, lui qui ne voulait pas croire la défaite PR arraché à la chère vie, sans à avoir pu dire plus qu’une infime partie de ce qu'il avait

découvert, ni s’avancer davantage sur la route sans fin de

de limmense vérité, aveugle et bâillonné dans sa tombe... A

_ quoi donc peuvent servir de pauvres souvenirs en présence

dun tel désastre ? avec quoi nous consoler ? L’optimisme

17 ne devient-il pas ici mensonge et la seule application hon- y

_ nête de notre courage n'est-elle pas de mesurer toute

ug

l'étendue d’un malheur aussi irrémédiable que la mort, à _ trente-buit ans, de Jacques Rivière ?

A. M. S-H.

JACQUES RIVIÈRE DEVANT LA MORT

La mort est une aventure si nouvelle pour lui encore et les morts pour nous de si dangereux étrangers, puisqu'ils sont passés de l’autre côté de notre cœur dans le secret de la vérité, que nous leur devrions bien et à nous-mêmes de nous taire, mais de parler d’eux est plus facile à la vanité de notre chagrin et quand l’homme ne sait pas si ce n’est pas de rire qu'il devrait éclater, il éclate en sanglots. Les rites ont été fixés une fois pour toutes ; l'habitude est prise. L'Église même à qui il conviendrait d’agiter les cymbales et d’emboucher les fifres se revêt de noir ; il est vrai qu’elle songe à nos péchés.

Je me souviens de deux attitudes de Rivière : un jour je l'ai surpris au milieu de la lecture d’un livre mystique et je l’ai vu ivre, comme une abeïlle gavée du parfum qu’elle cherchait, se mettre à tourner sur lui-même autour de la chambre nous étions enfermés tous les deux ; telle une des petites Arnauld dans sa cellule de Port-Royal-des- Champs interrompait pour danser de joie sa méditation de PAugustinus et il prononçait des mots incohérents, mer- veilleux, le nom de Rimbaud revenait. Comme il res- semblait ce matin d'octobre au plus poignant saint Fran- çois de Greco, comme il ne se ressemblait qu’à lui, comme il ressemblait à ce visage éternel que nous avons adoré sur son lit de mort.

La vertu essentielle de Rivière m'a paru être, non pas ce goût et cette intelligence de lanalyse qu'on lui accordait, mais la ferveur, une ardeur secrète insatiable, insoute- nable, périlleuse, qui eût pu être diabolique ou divine. Sans doute a-t-il eu peur de lui-même, de « ce feu » qui

29

450 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

était lui-même et par sagesse hélas ! pour cet amour de la mesure qui est le rythme classique de notre éducation, de notre race et notre faiblesse ou peut-être, j'aime mieux le croire, pour n’user que contre soi une violence d’inquisi- teur qui était dans le tour de son caractère, dans le ton de sa voix, dans la manière parfois de son geste et toujours de l’orbe « très noble espagnol » de son visage, dans l’acuité de son regard, chargé de reflets souterrains d’incendie, s’est- il appliqué à létouffer. Un jour, il a élu sa discipline, son masque, les amitiés qui étaient les plus opposées à ses désirs et il s’est refusé plus tard de parti-pris, avec une cruauté cer- taine,par sombre jeu la « mystique folie » qui devait couver latente, exilée dans le recul de son âme, jusqu’au jour le loisir de la maladie l’a fait s’apercevoir d’elle, avant que ce fût à elle enfin que l’eût livré, tout illuminé de clartés ravies à un autre monde, la mort. Ainsi beaucoup d'hommes se développent-ils sur deux plans parallèles dont l’un, le seul réel, dans les profondeurs leur échappe. Peut- être si Dieu les estime assez peu pour les laisser vieillir, ne réussissent-ils plus à se retrouver, mais Rivière ne pouvait pas, « parce que c'était lui », du martyre qu'il avait insti- tué volontairement au cœur de son être ne pas mourir jeune et n’avoir pas soupçonné une fois au moins pour son excuse la force qu'il aurait d’improviser l’espace d’un soir en lui la Sainteté. C’est de cette force intime, centrale que procédait le rayonnement de son génie qu’il nous a caché le plus souvent par pudeur et qu’il nous a enfin dérobé, peut-être parce que nous n’étions pas dignes de lui.

Que celui que nous pleurons cependant ait répudié sa gloire dans une minute d’une « autre » lucidité que nous appelons délire, parce qu’elle ne s'accorde pas avec la nôtre et la dérange, pour nous débarrasser aussi d’y prêter atten- tion et parce que cela n’a d'importance que pour lui, nous n’en continuons pas moins à lui faire honneur de ce qu'il a méprisé : sans avoir pitié des suprêmes répugnances des cadavres qui ne peuvent pas se défendre de nous, nous leur

fACQUES RIVIÈRE DEVANT LA MORT 451

imposons par surcroît, comme une torture posthume, la parure de leurs péchés : « Ah ! ma vie, qu’a-t-elle été, ma vie ? »

La mort déchire un instant lapparence, mais nous

avons su rendre si insensibles nos yeux que nous ne vou- lons pas nous être aperçus de l'éclair qui a passé. Nous nous obstinons à maintenir debout les cloisons qu’elle a dis- jointes et à ne pas croire à l’existence des paysages intermi- nables qu’elle a réveillés dans le lointain. « Le beau jaune ! Les choses se traduisent en jaune, au lieu du noir coupa-

+ ble dans lequel je croyais être descendu. » Cette lumière n’a rien changé aux dimensions du monde. Sur les visages des morts nous ne voulons lire que ce qui nous les fait prendre en pitié, pour nous réserver la meilleure part. Nous fermons leurs yeux, nous rapprochons leurs lèvres, nous enchaînons leurs pieds avec des langes et nous sommes bien tranquilles dans le domaine de nos préfé- rences. S'ils « voient » seuls cependant, s’ils poussent des cris, s’ils sont en proie au plus pur mouvement intérieur, à la vibration du perpétuel et unique amour, nous sommes des misérables de ne l'avoir pas deviné.

O Rivière, tendu comme un arc vers l’éternité la der- nière nuit de ta vie, seras-tu mort inutilement pour nous tous, excepté pour toi-même. On a décrit la lutte acharnée que tu as livrée pour demeurer sur la terre, mais qui a remarqué l'enthousiasme que tu as apporté à mourir, dès que tu as senti la caresse, la passionnée douceur de la mort qui n'est peut-être sur nous que l’étreinte amoureuse du ciel ? « Enfin je vais être débarrassé de ce poison qui

_ roule dans mes veines. » « J'ai trouvé comment expliquer le monde obscur par les moyens les plus simples. » Et comme sil se fût adressé à une assemblée : « Voilà que je suis miraculeusement sauvé. On ne peut pas savoir ce que c’est, quand les Portes sont fermées. Voilà que les Portes sont ouvertes. ». « Notez vos apparitions comme réelles ». « Je vais retrouver la lumière divine. » « Pou-

452 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vez-vous croire un mort, car je suis mort depuis plu- sieurs mois déjà. » « Ce serait fou de me croire, bien qu'il soit arrivé parfois que des rêves se sont fixés dans la réalité, dans le ciel. »

Je me suis retrouvé auprès de lui : encore la chaleur de son dernier souffle errait dans la chambre toute surprise de ne plus l'entendre respirer. Des groupes d’amis pleu- raient ça et là, muets. André Lhote à travers ses larmes qui scandaient mon chagrin, essayait de fixer sur le papier l'expression indéfinissable. Moi-même toute la nuit qui a suivi, j'ai poursuivi cette image dans son mystère parmi les fleurs invisibles et la lumière éblouissante qu’elle habitait, escortée d’une multitude de mains et de visages penchés, aussi attentives les unes et solennels les autres que dans « l’enterrement du comte d’Orgaz », et je crois Py avoir surprise au détour de cette bouche que nous avions toujours vue triste, contractée, qui s'était débridée, enfin délivrée, en un sourire plus assourdissant que le silence. La tête projetée en arrière contre l'épaule dans un geste d’extase, tout le corps réduit aux proportions d’une ombre qui, dressée, eût marché sur la pointe des pieds, l’expansion irréelle des doigts translucides plus blancs que la blancheur et soulevés par l’enthousiasme à la hauteur des lèvres, trahissaient je ne sais quel élan du regard résorbé dont on suivait, sans le voir, par delà l’espace et le temps la courbe infinie.

Jamais vivant mit-il plus de vigueur dans son expression de vivre que dans l’expression de mourir ce cadavre harmo- nieux dont l’arrangement des membres suggérait le rythme de la Danse immobile qui est celle des astres et des bien- heureux autour du Soleil de Vérité ? Pourquoi cependant chacun ne s'intéressait-il en cette Présence et moi-même, qu'à son chagrin dont il finissait par s’envelopper comme de ténèbres qui le séparaïent seules de ce qu’il pleurait, si je n’ai pu lire sur le visage de Rivière qu’une joie insolente d’être mort ? MARCEL JOUHANDEAU

IT

L'HOMME

HOMMAGE

La vie de Jacques Rivière, la voici une de ces belles vies inachevées, un de ces fragments très précieux comme on en trouve pieusement sur les voies de la connaissance qu’ils ennoblissent et qu'ils attristent. Vie pure, vie studieuse, vie | soucieuse et scrupuleuse, vie difficile et digne.

: Rivière meurt à 39 ans, mais plus jeune encore par l’âme. L'âme intacte, l’âme préservée par la passion de comprendre lui gardait l’être d’un adolescent, la minceur du corps, la douce inquiétude des yeux, la timidité, la vivacité unies. Je l'ai vu pour la dernière fois, le jour de sa dernière sortie, entre deux actes de sa maladie, comme on l’avait cru sauvé, et qu’il s’essayait à reprendre sa tâche. Même ce jour, à quelques heures de la mort, avec ce visage décomposé, ce sourire péniblement formé, ce front mal assuré, ces jambes chancelantes, il portait je ne sais quel air de jeunesse. Il y a peut-être en certains hommes une vertu particulière, une énergie spéciale de jeunesse qui est attachée au senti- ment de quelque ouvrage à accomplir, d’un problème à résoudre, d’une entreprise à soutenir, et qui demeure jus- qu’à la fin indépendante des accidents généraux du corps.

a cs quel désir essentiel était au cœur de Riviè Je ne sais quel livre y était contenu, quelle conquête il assignait à sa conscience, quels espoirs il donnait à pensées.

La délicatesse de ses goûts elle ele le retenait peut pa être encore dans une certaine irrésolution quant à so œuvre future. Mais je m’assure de la hauteur et de la pro- _ fondeur de ses visées. 4 Il n’a, été dit que dans son agonie il se parlait de ses _ projets. Il s’entretenait avec soi-même d’une forme nou _ velle qu’il concevait ; d’un mode, qu’il inventait dans so _ délire, d'exprimer on exactement les choses de Pâme. Rien _ de plus émouvant que ceci, si ce n’est pour moi-même M, | que, pendant ce suprême débat, il aurait, me dit-on, plu-.

_ sieurs fois prononcé mon nom. à

PAUL VALÉRY,

LETTRE SUR JACQUES RIVIÈRE

Paris, 13 mars 1925.

A celüi-là qu’on laisse enfin la paix : elle lui fut lon- guement refusée.

Vous me demandez ces pages vaines sur un homme qui fut tout occupé d’un long débat intérieur. D’autres loueront son œuvre. Mon nom n'appartient pas aux lettres et mon témoignage ne peut servir sa mémoire littéraire. Mais de l’homme, et qui fut mon ami, je puis vous dire ceci : sa probité envers la vie fut aussi grande qu’envers son art.

% + *

Je l’ai rencontré il y a longtemps. Je l’ai revu très rarement. [Il était de ceux dont l’être moral fixe à jamais une entière présence. Et l’adhésion de son esprit, comme celle de son cœur, avait quelque chose d’absolu. Sa loyauté profonde, et qui l’eût dispensé de toute indulgence, ne forçait pas moins de constance chez ceux qui avaient un jour partagé sa confiance et son affection. Le reste était fortuit. Peu d’êtres vivants eurent moins souci des con- ditions fortuites d’une vie humaine. N’avait-il pas, lui- même, fait abandon de toute une part extérieure de sa vie ?

On pouvait ne partager rien de ses idées, de ses sentiments ni de ses goûts, sans que sa confiance en fût altérée. Quel était donc le secret de cette présence

456 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

humaine, sinon je ne sais quoi d’instant, qui lui fût propre, comme l'identité même de la flamme : une substance à l’état pur et d’innocence….. Il était tout d’une seule essence et comme incorruptible.

Je n’ai rien su de lui, que cette qualité d’une âme

toute mêlée à un esprit.

* *x *

Honneur de l’âme, le plus pur.

Je songe à cette argile humaine, et qui prenait, chez un Rivière, une qualité si française.

« Modestie » et « décence », dans leur acception latine, sont les deux mots qui montent à l’esprit à la rencontre de son nom. Et le voici lui-même, tout invisible, sous le fardeau très pur de sa conscience : une parfaite noblesse, et qui ennoblit tout ce à quoi elle s’attache ; une parfaite vigilance, et qui le tient tout disponible pour toutes sollicitations de l’être moral ; quelque chose parmi nous d’à jamais inaccoutumé, et comme une incapacité de s’user aux contacts de la vie. Ses enthousiasmes même, ses naïvetés, ses actes foi, tout ce manque de sang- froid dans l’appréciation et cette perpétuelle maïeutique de la transfiguration, autant de garanties d’une force per- sonnelle qu'il ne peut éluder : critique très suspect, homme très rassurant.

Distrait aux choses de l'esprit, ravi d’un pur tour- ment, Jacques Rivière a vécu parmi nous en poète de l'intelligence. Tout ce qu'il avait récusé de lui-même trouvait encore licence dans cette effusion secrète de l'intelligence. Intelligence sensible, sous l’obsession crois- sante d’une discipline rationnelle. Attentif à son espèce humaine, il nourrissait ce mal de vivre sciemment. Et sur la tige, chaque jour plus mince, s’aggravait un fruit

chaque jour plus exigeant, nul ne peut dire quelle rupture d'équilibre, au gré de circonstances plus heureuses, eût libéré un jour la riche substance de sa maturité.

| LETTRE SUR JACQUES RIVIÈRE 457

* * *

Il y avait, sous cette maturité croissante de l'œil, un point sensible et pur et comme inaltéré par le regard, qui vous faisait songer parfois à la source même de l’être humain. Il y avait, au fond de cette corolle vivante et vulnérable, toute la grandeur pensive d’un regard d’enfant.

Une telle nudité de l’esprit et du cœur révélait, chez Rivière, une profonde indifférence à toutes choses con- crètes. Ses besoins matériels étaient nuls et, pour lui, toute curiosité du monde physique s’éludait d’elle-même. Sa défiance envers l’imagination était grande, l'instinct chez lui sacrifié à l’ascétisme intellectuel, la sensibilité mortifiée en raison même de sa richesse et par ce réflexe tout chrétien qui porte l'esprit occidental à dénoncer en soi, comme des complaisances, ses plus faciles inclinations. Hantise d’une vocation rationaliste à susciter en soi contre soi-même! Sur les routes multiples d’autres mènent, durement, un triple ou quadruple atte- lage de bêtes disparates, celui-là conduisit ou suivit une seule bête pure.

* *X *

Ce goût, quasi mystique, de se « dénaturer » n‘explique- t-il point, logiquement, quelques-uns de ses jugements littéraires ?

Pareillement, dans l’ordre moral, il avait porté son esprit à un point d’abstraction et de neutralité dont les êtres proches de son cœur se fussent inquiétés, s’ils n’avaient mieux connu la source vive de ce cœur.

Et quant à la représentation géographique du monde il vivait, il était clair qu’elle lui était de peu de prix : il s’en était allégé d’un coup au seuil de sa vie d'homme.

458 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Terrien fidèle à l’accident de sa naissance et tôt accom- modé aux conceptions de sa race, il avait accepté, au 1 plus vite, les limites fortuites s’acquitter de la con- duite la plus pressante : celle de sa vie spirituelle.

La mort n’a-t-elle fait que surprendre, chez Rivière, un homme en voie de désincarnation ?

#

.… Sa parole était gauche et timide, et on l’aimait infini- ment d’être telle, chez un écrivain dont l’art fut avant tout soucieux de propriété. Sincérité envers soi-même non moins qu’envers autrui. Dans la vivante intimité d’une confession, cette gaucherie, tout à la fois, semblait le: | rassurer sur sa sincérité et l’inquiéter sur les limites | de l'expression humaine. Émouvante parole : que n’eût- on fait pour l’assister et pour l’apprivoiser ? Elle nais- sait à même l'être vivant. Elle livrait courageusement tout son tourment. Et lorsqu'elle reprenait l’aisance de son cours, elle avait fini d’être nécessaire, et c'était le moment, alors, de s'interroger soi-même, avec scrupule, sur la précarité de l’aide qu’elle avait pu trouver en vous, dans votre esprit ou votre cœur.

% + %

Son allure était gauche et timide, et on l’aimait infini- ment d’être telle, chez un homme qui assumait la charge d’une direction littéraire. Combien d’autres, à l’usage, eussent tôt fait d'acquérir cette désinvolture et cette aisance professionnelle qui confèrent les signes extérieurs de l’autorité, à défaut de sa réalité secrète. Il n'avait pas en poche cette monnaie courante, nécessaire au crédit public de qui détient une fonction, dans la commu- nauté des gens de lettres ou d’action littéraire. Avec son regard pur et tout mêlé encore au songe de sa nais-

LETTRE SUR JACQUES RIVIÈRE 459

sance, avec sa grande réserve, son honnêteté et ses scru- pules, il ressemblait, sur la place publique, à ces étrangers démunis dont tout le bien fut converti en une seule mon- naie d’or, et qui n’a cours. Parmi les hommes d’une autre race il avait conservé sa pauvre démarche d’ange aux ailes rognées. Et il y avait, dans sa profonde délicatesse, quelque chose de tentant pour la goujaterie. Ceux qu’une fibre plus grossière dispose aux joies publiques de l’afr- mation de soi n’eurent point de peine à prendre avantage sur celui-là. Il fut même, m’a-t-on dit, insulté un jour, comme répondant du milieu littéraire auquel sa vie fut sacrifée. En pareil cas, son inexpérience des hommes de la foule engageait à leur gré son courage, qui était grand, et sa fierté, réelle. Ceux qui ont pu mesurer, d’un œil plus dur que le sien, toute la lâcheté à laquelle il était exposé, en garderaient trop de tristesse au fond du cœur, s'ils ne croyaient pouvoir évoquer cette pensée : que Jacques Rivière fut avant tout sensible aux bles- sures faites de sa propre main. Et voici l’aide d’une autre pensée : la curiosité de l’être humain était devenue telle, chez ‘Rivière, qu'il n’eût rien récusé d’une expérience humaine, aussi pénible fût-elle. Sa dernière ambition fut d’éprouver un jour les ressources de l’art dramatique.

* * *

Apparente faiblesse. Les rustres seuls s’y peuvent tromper. Sa force était secrète, comme son art même, comme son cœur, et comme tous les ressorts de cette nature racinienne. Invisible à lui-même, peut-être. On l’eût fort étonné, comme une femme, en lui révélant cer- taines ressources de son être moral. Et qui jamais, l’ayant connu, eût pu l’imaginer un instant se dérobant à quelque charge, aussi écrasante fût-elle pour ses épaules ? Dans la modeste histoire de sa vie quotidienne, comme dans

460 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les entreprises de son esprit, il se fût levé, sous les plus lourds fardeaux, avec la même simplicité qu’un homme de chrétienté se fût jadis croisé. Il y avait, sur son visage, toute l’attention, toute la patience et le sérieux qui firent jadis, sur le visage occidental, l’ingénuité de l’expression médiévale. Aussi bien, loin des contrées d'Europe, n’était-il possible de retrouver le visage de Jacques Rivière qu’à travers tout un âge de civilisations chrétiennes.

Son cœur ? Refuge ouvert à tous conflits de l’être humain. Ah ! tant de choses à concilier !.. Ne puis-je à toutes faire droit sans qu’il soit dit qu’à nulle j’aie fait tort ?.… Et vous pouvez encore m'infliger cette dernière injure de votre doute. Il n’y a rien à dire pour expliquer ce cœur d’un homme tout incommunicable. C’est la rançon d’une telle sincérité, qu'il faille que chacun doute du cœur qu’elle n’épuise. Et”pour résoudre ce mutisme, nul mouvement des lèvres, nulle larme réelle, mais seu- lement, un soir, au fond des yeux, cet affleurement silen- cieux de la source du cœur.

On m'a conté de Jacques”"Rivière qu'il fut, au seuil de la mort, la proie d’une terrible angoisse. Des rhéteurs allègueront la pensée de l’œuvre littéraire dont il avait à s’acquitter… Et je sais de lui-même combien pressante était cette œuvre à laquelle il travaillait depuis un an, à laquelle il faisait, pourïla première fois, confiance. Mais qu’était-ce pour l’homme”que j’ai connu ? Seule cette humaine souffrance, aux*rives*du silence, a pu torturer l’homme que j’ai connu : de s’arracher, vivant, aux êtres proches de son cœur sans avoir pu tout expliquer, de son cœur tout donné.

Et le voici maintenant soustrait à ce commerce des lettres auquel fut consacrée toute la dignité d’une vie d’homme. Les mains si nettes parmi nous. Et déjà ce visage d’étranger.

Dans la petite pièce qu’il emplit toute de sa dépouille humaine, faites le compte de ces livres.

Puis à l’église, pour une heure, ces catacombes de la communauté littéraire...

Qu’y a-t-il de commun entre ces mœurs et cette pure histoire, qui s’achève ?

Je songe à celui-là, qui se tenait si simplement sous son nom d’homme.

.… Un soir de brume peuplé d'hommes, dans un grand port fluvial de France, il y a longtemps, je l’ai vu s’avancer pour la première fois :

« Jacques Rivière, c’est votre nom, qu’allez-vous faire de votre vie d’homme ?..… Vous n’allez point vous consacrer à la vie littéraire ?.…

«Il le faut bien. Vous le voyez. Et ce n’est point la peine de me regarder aussi fixement… »

Un soir de brume peuplé d'hommes, dans cette ville qu’il aimait et il allait mourir, je l’ai revu, il y a un an :

« Jacques Rivière, écoutez-moi. Pensez encore aux choses dites il y a une heure. Et maintenant qu’allez- vous faire de cette seconde partie de votre vie ?.. »

Dans l’avenue hantée d’un peuple mal incarné, il cherchait lui-même à reprendre pied, il s’arrêta un mo- ment, à mes côtés, à considérer toute cette brume. Et déjà j'avais peine à retenir, sous mon regard, ce regard d'homme vivant. Je vis cette chose qui pesait au bout de son bras droit : une serviette de cuir jaune, à courroie,

Jacques Rivière a honoré la vie ltéue de son époque. ya Dons robe de lui, parson ans la sur-

vie pour mesurer ce sacrifice « Je n'étais pas ne m'a | Jacques Rivière, pour diriger u une Revue littéraire. »

Ÿ

A. ra LÉGER

mars

PRET

{

nine

CLIS) + RE UE ALL! AA ELITE MAN

COMMENT RATTRAPER...

« Comment rattraper sur la route terrible elle nous a fuis, au-delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui nous a passé entre les mains ? » Aïnsi Rivière com- mence la belle vie d’Alain-Fournier qu’il a mise au début de Miracles, et c’est cette phrase que nous répétons, nous aussi, maintenant que, pensant à lui, nous éprouvons le regret vain, immense et douloureux d’une amitié entrevue, esquissée et que les circonstances laissèrent toujours dans un premier état débauche légère.

Je l’avais vu pour la première fois dans cette belle retraite de Pontigny se nouèrent tant de liens solides et précieux et, tout de suite, j'avais aimé ce visage ascé- tique et flévreux, cet air de courage timide. À Pontigny, cette année-là, on devait parler de l’Honneur et pendant cinq jours, Rivière fut spectateur silencieux de notre effort pour reconstruire (de Bayard à Nietzche, de Lancelot à Fabrice), le type moderne du héros chevaleresque. [l y avait dans nos discours quelque chose d’artificiel qui le cho- quait ; je voyais ses lèvres bouger sans arrêt, image mou- vante sans doute d’un monologue intérieur. Après le déjeu- ner, il nous quittait pour se reposer quelques minutes ; il était déjà très fragile. Le cinquième jour, il revint de cette sieste portant quelques feuillets pliés. Il avait écrit une brève déclaration qu'il nous lut, qu’il commenta ensuite avec une sorte de passion gracieuse. Il dit que depuis le début de cette discussion, il se sentait comme opprimé, que cette construction systématique de la personnalité, cet

464 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effort pour emprisonner les sentiments spontanés dans des cadres rigides lui semblait vain et dangereux, que pour lui le seul honneur véritable, c'était la sincérité envers soi- même. Il fut charmant parce que l’on sentait à la fois qu'il voulait nous donner sa pensée exacte, limpide, et qu'il avait horreur du scandale. Quand il eut terminé, ma voi- sine, qui était une Anglaise fine et cultivée, se pencha vers moi et me dit : « Voilà enfin un Français qui possède cette éloquence hésitante qui est la seule véritable éloquence. » C'était vrai.

Ce soir-là, je lui dis que j'avais aimé son courage et sa franchise, mais que je ne pensais pas comme lui, que cette sincérité totale me paraissait créer elle-même son objet, et que ces apparences, à travers lesquelles il tenait si fort à passer, étaient déjà, me semblait-il, les premières assises du réel. Il m’emmena sur la grand’route plantée d’arbres qui monte vers une forêt, et de laquelle on aperçoit dans la vallée l’abbaye isolée et massive, et il se mit avec bonne foi à éprouver mes objections. Il était l’interlocuteur le plus honnête que j'aie jamais rencontré. Il commençait, comme il dit de Bach, « par démêler soigneusement l'écheveau des sentiments qu'il voulait exprimer ; il les arrachait bien exactement les uns aux autres, il enlevait tous les fils qui restaient, il faisait perdre à chacun toute trace de sa combinaison avec les autres. Il fallait qu’enfin il les vit tous devant lui, bien séparés, bien purs, bien sincères. » Alors je sentis quel ami incomparable il devait être, et depuis ce soir-là, il m’est souvent arrivé, en écri- vant, de penser à lui, et de me demander si cet esprit exi- geant ne m’eût pas doucement contraint à aller plus loin dans l'analyse. Nous nous écrivimes quelquefois. Je ne le vis presque plus. Que l’on regrette, dans les cas sem- blables à celui-ci, cette paresseuse et souvent vaine activité qui nous fait passer, satisfaits d’un rapide sourire échangé, à côté des êtres qui nous eussent le plus apporté.

ANDRÉ MAUROIS

ANIMA NATURALITER CHRISTIANA

D'’âme si pudique et, par bien des côtés, si secrète, Jacques Rivière pourtant nous avait tous entraînés à la recherche, à la découverte de son secret. D’autres ont pu souhaiter de se connaître avec la même passion ; nul ne l’a fait à ciel ouvert, comme Rivière : il ne fut un critique si persévérant, si pénétrant, que parce qu’il avait besoin de tous ses maîtres, de tous ses camarades pour descendre plus avant dans son cœur ; mais il n’a jamais rien aliéné de lui-même. Son privilège de voir directement dans l'esprit des créateurs, ce don admirable, fit illusion à quelques-uns. Ils crurent qu’une telle intelligence d’au- trui, une si lucide adhésion à certains hommes, à certaines œuvres devait être le signe d’un abandonnement sans reprise. Au vrai, sa grandeur peut-être sa misère fut de ne pouvoir être le disciple de personne : il n’a rien atteint jamais fût-ce l’Immuable qu’il n’ait résolu de dépasser. Il s’abîmait dans une œuvre, mais comme le plongeur coule droit sur ce qu’il cherche puis, d’un seul coup, remonte, s’efforce vers la rive, s’éloigne sans tourner la tête. Grâce au levain de Claudel, à celui de Gide, fermentent en lui des sentiments extrêmes, incompatibles, désormais soumis à son contrôle. Gide l’aide à se délivrer de Claudel et de Péguy ; Claudel et Péguy à se délivrer de Gide ; Proust et Freud l’entraînent loin des trois autres ; et déjà, à certains signes, je discernais qu’il commençait à se déprendre de Proust. Ces maîtres qu’il ne s’inter- .ompait pas d’aimer ni d'admirer, il n’en avait plus besoin,

3e

466 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il avait tiré d’eux tout l’assimilable. Dans ce perpétuel « effort pour « créer son âme telle qu’elle est » il brûle tout « ce qui fut objet de sa connaissance et de sa dilection. En amitié même, s’il ne cesse pas de chérir ses amis, il s'éloigne pourtant dès que semble être en jeu son intégrité : « Dure .

tâche que de s’accomplir ! Que de liens il faut briser |! M

Que de contacts il faut rompre ! Comme il est seul, l’homme en qui bouge le pauvre et impérieux devoir de créer ! »

« Je suis effroyablement autonome », m’écrivait-il un jour. Voilà le vrai : il ne subissait aucune autre loi que la sienne, mais qu'il se l’imposait durement ! Une dure

n -

loi, rien qui ressemble moins à ce jeu vertigineux de

Gide entre l’abîme et le ciel. Tout l'effort de Rivière, en

ces dernières années, parut contrarier sa tendance pro- fonde. Ce chrétien s’efforçait de redevenir un Grec (au sens nietszchéen) : il avait relevé ses barrières critiques, naguère abattues dans un temps de pénitence, d’agenouil- lement et de larmes. Il s’acharnait à détruire cette surnature jusqu'où le Christianisme nous oblige d’atteindre : non plus la sainteté, mais la simple sagesse et l'adaptation à la vie; non plus cette aspiration infinie, mais le conten- tement dans les limites des sens et de l'intelligence. Il avait pris en horreur le drame celui qu’on surajoute à ses difficultés intérieures pour les magnifier, pour en faire quelque chose d’intéressant. Il se persuadait que ce que les hommes appellent plaisir, bonheur, si l’on peut s'arranger pour les atteindre, sont ce qui existe de plus intéressant au monde. Ainsi Rivière prenait parti contre son âme. En vain m'’écrivait-il qu’il éprouvait de la honte pour tout le temps perdu à croire le bonheur impossible : rien ne pouvait empêcher que de toute éternité, il appar- tint à la race de ceux aux yeux desquels ce que les hommes appellent bonheur, n’est pas le bonheur, mais « cette chose à la place du bonheur », comme il est écrit dans Partage de Midi. Toute la question est de savoir si cette

ANIMA NATURALITER CHRISTIANA 467

exigence démesurée que Rivière cherche à détruire, une hérédité chrétienne l’a mise en nous, l’a surajoutée à notre nature, si l'éducation religieuse l’exaspère, si l’Église entretient savamment un appétit qu’elle seule se sait capable d’assouvir (et alors Rivière aurait pu arracher de soi, éliminer ce poison) ou si, au contraire, cette exi- gence nous est consubstantielle au point que la soif qu’apaise le Christ, les grands Anciens, avant qu'Il vienne, en subissaient déjà le tourment.

Existe-t-il entre la Révélation et la nature de l’homme, une essentielle conformité ? Si elle existe, cette confor- mité, qui, mieux que notre Rivière, l’aurait reconnaître, lui « qu'aucune ruine n’arrivait à distraire de sa manie d’attention et qui se jetait sur ses pires mésaventures comme sur une proie » ? Et en effet, il l’a reconnue surtout dans ses années de guerre et de captivité tant de misère lui rendit l'intelligence de la Croix. Mais rap- pelons-nous ce cri de Pascal : « Que de natures en celle de l’homme ! que de vocations ! » Voilà le piège sem- blait pris Rivière : ce goût de dénombrer en lui des voca- tions antagonistes ; le pire est qu’une telle méthode l’obligeait à perdre sur les deux tableaux ; car en même temps qu’il s’interdisait l’approche de Dieu, le bonheur humain se refusait à sa poursuite : cette passion de l’amour, qu’une telle furie d’analyse ne détruit pas sans doute, qu’elle excite même, mais surtout qu’elle paralyse, qu’elle frustre de la conquête et de l’assouvissement.

« Mourir, gémissait-il, céder la place à cette mons- trueuse combinaison de sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer… » Si nous connaissions parfaitement un être, sans doute serions- nous avertis lorsque sa mort est proche. Je songe à tous mes amis que cela seul a pu guérir : passer à la vie éter- nelle. Jacques Rivière m’écrivait un jour : « Je me suis senti trop délaissé... » Celui dont il se croyait délaissé s’approchait terriblement de son corps et de son âme et,

ur étrange Ana sans tete pl RU que s Sal de femme, que ses enfants le retenaient seuls. Aussi détaché s qu ’il fût, nous savons ce que lui a coûté son arrachement au monde. Peut-être failait-il que Jacques Rivière connût un tel martyre pour pouvoir jeter ce grand cri de déli- Ai rance, comme $ ’éloignait le prêtre qui l'avait absous : Mere

maintenant, je sais que je suis miraculeusement sauvé. » d: FRANÇOIS MAURIAC

#

Al 41 l hi

PORTRAIT

Il conviendrait peut-être d'écrire sur l’œuvre de Jacques Rivière, mais aujourd’hui que nous essayons de mettre en lumière sa figure, comment ne pas être ébloui par ce qui brillait avant tout dans cette figure : les qualités morales ?

Je l'ai peu connu ; je veux dire que notre première entrevue remonte à quatre ans seulement. J’ai gardé un souvenir très net de son accueil et de la conversation que nous eûmes ce jour-là. Il me posa de nombreuses ques- tions sur moi-même, questions directes, qu’il était difficile d’éluder, mais qui pourtant ne me gênèrent pas et ne me parurent pas indiscrètes. Par la suite il agit souvent de même, et je retrouvai la même impression. Cela vient, je crois, de ce qu’il interrogeait les autres beaucoup moins pour en retirer un profit personnel, comme nous le faisons généralement, que pour les aider à en retirer un profit. Certes, il ne manquait pas de curiosité, il désirait con- naître les êtres, mais il désirait surtout qu'ils se con- nussent eux-mêmes. De ce mélange bizarre de sympa- thie et de détachement qu’on lisait parfois dans son regard.

Du reste, il professait certaines vertus à un si haut degré qu’elles ont pu fausser sa physionomie pour quel- ques-uns. Son scrupule, son souci d'équité, son amour de la gratuité, ont pu le faire passer pour froid ou indécis. Quelle erreur ! Quelle passion de la justice, au contraire, dans ces notes rares et si fermement pesées qu’il publiait

470 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ici ! Et quelle passion, tout court, dans Études et dans Aîmée |

Son œuvre n’est pas seulement celle qui est signée de lui. S'il m’est permis d’en juger par moi-même, tous ceux qui écrivent dans cette revue depuis quatre ans lui doivent quelque chose. Ce n’est pas qu’il nous imposât le moins

du monde une direction (rien n’est plus absurde que de

supposer l'existence d’une doctrine tyrannique, d’une contrainte quelconque, à la Nouvelle Revue Française) mais il allait chercher chacun de nous et le poussait sur sa voie. Il aimait cette tâche désintéressée. Un jour, à la fin de juillet, j'allais lui dire au revoir avant ses vacances ; il me dit : « Voilà les seules semaines je puisse travailler un peu pour moi.» Et comme si ce calcul lui avait paru trop égoïste, il rougit légèrement et ajouta aussitôt : « Mais écrivez-moi, tenez-moi au courant de vos projets, je lirai tout ce que vous m’enverrez. » Il me dit qu’il allait passer l’été en Savoie, dans un endroit nommé Les Treize Arbres sous Monnetier, nom gracieux, un peu tendu, un peu mystérieux, bien fait pour apparaître dans un de ses romans ou dans un roman de son frère d’élection, Alain Fournier.

Sa discrétion et le soin qu'il prenait à s’effacer ont pu tromper ceux qui ne jugent que sur l'extérieur. Mais, qu’on n’en doute pas, il y avait dans ce jeune homme d’un âge difficile à déterminer, aux yeux fades, aux moyens parfois hésitants, de la volonté, de la puissance et même de l’adresse. On l’a bien vu lorsque, il y a quelques mois, il riposta dans cette revue, non pas à propos de son œuvre (il s’y était dérobé par une modestie élégante) mais à propos de l’œuvre d’un autre, avec un accent si juste et si loyal que son adversaire a se repentir s’il n’y a dans son cas qu’une méprise.

Ces facultés voilées, cette voix un peu sourde, n’agis- saient peut-être pas également sur tous. « Rivière me décourage », m’a confié une fois un écrivain de nos amis,

EE 0

PORTRAIT 471

_ Était-ce possible ? Je sais que, pour ma part, je trouvais

dans son appui vigilant et qui pourtant n’opprimait pas, un appel au travail qui m’excitait bien plus qu’un violent coup de fouet. La pensée qu’il comptait sur moi aurait pu me faire accomplir bien des choses.

Je me rappelle une visite que je lui fis un des mer- credis il recevait ses amis. À ces réunions il était beau- coup moins embarrassé que dans son bureau il se trouvait en présence de petites questions techniques pour lesquelles il n’était pas fait. Chez lui, au contraire, la conversation sur la littérature avait quelque chose de gratuit (je répète ce mot, mais il l’aimait tant !) qui le mettait à l’aise. Cependant il n’oubliait pas sa tâche, qui était de nous faire travailler. Ce jour-là, comme il me reconduisait à la porte, il me demanda si je voulais écrire une note sur je ne sais plus quel ouvrage. Cela ne m’attira pas beaucoup ; je devais être dans une de ces périodes de défiance et d’hypocondrie nous ne voyons que la vanité de tout ce que nous créons, et nous pensons : « Au moins, tirons-en un profit. » Je refusai, prétendant que je désirais « travailler pour moi ».

Oui, oui, je comprends. me dit Rivière avec un certain regard... mais j'avais pensé que le sujet du livre vous plairait. Songez-y, voyez si c’est dans vos possi- bilités. » (Il usait volontiers de ces substantifs un peu lourds, mais qui sont souvent dans la conversation les véhicules les plus commodes pour notre pensée).

Sorti de chez lui, je traversai la place Denfert-Roche- reau. C'était l'hiver et un brouillard très épais couvrait Paris. Dans cette obscurité, je in’orientai mal, pris une avenue pour une autre, revins sur mes pas, me trompai encore et me retrouvai au pied du Lion de Belfort, gros récif qui émergeait de la brume. Je ressentis alors un accès de mécontentement contre moi-même. « Il y a vingt-cinq ans que j’habite Paris, et je suis incapable de reconnaître mon chemin et de me diriger, me dis-je. Je

472 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

40,

ne fais que flâner et jouir ; je retiens peut-être un peus de ce que je vois, mais sans ordre, et je ne vais pass chercher ce qui ne me touche pas. Sans doute il y a. ainsi beaucoup de choses en moi que je perds, des! facultés que je n’exerce pas, que je n’exercerai jamais, par insouciance, par défaut d’application. » Je revis à ce moment la figure de Rivière sur le seuil de sa porte.

« Songez-y, voyez si c’est dans vos possibilités. » Je. résolus brusquement de faire ce qu’il m'avait demandé ; j'entrai dans un bureau de poste pour lui écrire qu’il pouvait compter sur la note ; et ce bizarre courant d’hu- meur contre moi-même s’apaisa aussitôt.

Je ne sais si tous ceux qui écrivent ont comme moi, auprès d’eux, en pensée, des critiques et des juges. Lorsque j'ai achevé un morceau, je le relis plusieurs fois non pas pour le faire passer par mon gueuloir, mais pour le sou- mettre imaginairement à quatre ou cinq personnes dont j'estime e goût et le jugement. Ces quatre ou cinq per- sonnes sont bien éloignées les unes des autres; ni en art, ni en morale, ni en politique, elles ne sont dans le même camp ; sans doute seraient-elles quelque peu sur- prises de voisiner. La page ainsi relue fait penser à une nappe de laine, cardée par des rouleaux différemment dentés ; et le plus curieux est que, généralement, malgré ces différences, cette page, à chaque essai, reste accrochée aux mêmes endroits. Jacques Rivière était pour moi un de ces arbitres secrets. Je savais ou croyais savoir ce qu’il aimait et ce qu'il n’aimait pas. Et, après avoir fait la part des petites idiopathies qu’il y a chez chacun de nous, je trouvais le plus grand profit à corriger certaines choses en me disant : « Voilà qui lui plaira. »

Enfin, quoi qu’on pense de son œuvre et de l'hommage que nous lui rendons ici, il est un point sur lequel je doute que tous ceux qui ont été en relations avec lui ne s’ac- cordent pas : c’est ce que j'ai appelé au début ses qualités morales, c’est son âme,

PORTRAIT 473

Je crois vraiment qu'il était incapable de faire ou de penser quelque chose de nuisible, et cela par une sorte d’inaptitude irrémédiable. L’a-t-on jamais entendu relever un trait comique sur un être ? Déformer un acte par esprit ou ironie ? Eut-il jamais une ambition gênante pour un autre ? J’en doute. C’était au point que chaque fois que nous parlions de Proust (on sait combien il l’admirait) j'avais envie de lui dire : « Mais voyons, les Verdurin, Charlus, l’hôtelier de Balbec, tout le côté de caricature chez Proust, vous, Rivière, vous ne pouvez pas aimer cela ? » Naïveté, car son intelligence, ouverte à tout, lui permettait assurément de juger et d’admirer ce qu’il y avait de plus contraire à sa nature. Mais ceux qui l’ont approché comprendront, j'en suis sûr, que cette pensée me soit venue.

C’est ainsi qu’il m’est apparu pendant le peu de temps que nous avons été liés. Maintenant il ne sera jamais plus qu’un souvenir, mais c’est un souvenir grand et intact. Le jour l’on me prouvera que Jacques Rivière a agi une fois par ruse, qu'il a commis un acte qui puisse se rattacher, si légèrement soit-il, à la perfidie, à la malveil- lance ou même à la rancune, ce jour-là je désespérerai de connaître jamais une âme entièrement belle.

JACQUES DE LACRETELLE

SOUVENIRS

$ Dans cette maison hier encore pleine de lui, au milieu da concert de louanges et de regrets dont ses amis de cœur 1 x

voix à mon tour, moi qui ne parlai guère ici, depuis : cinq ans, que pour m’opposer et pour contredire. Délicat et doux Rivière ! Que ne pouvais-je être en tout son ami! _ Notre amitié devait se résigner à vivre sous un régime de séparation. ou de défiance intellectuelle; mais cela ne faisait qu’en augmenter pour nous le prix. L'essentiel _ était sauf, et nous le sentions bien, quand à de très longs _ intervalles, nous nous retrouvions face à face : le même feu, un semblable besoin d’échange, pareille émotion de _ douceur.

_ Trop passionnés pour la vérité l’un et l’autre, trop _ engagés l’un et l’autre dans sa recherche, nous ne pouvions pas ne pas nous heurter ou tout au moins nous mécon- naître en raison même du parfait accord que nous _ avions manqué réaliser un jour. Ceci vaut la peine d’être noté. Avec des admirations communes, Claudel, Gide, Péguy, nous étions partis cependant de deux horizons opposés. Or il y eut dans notre vie un moment solennel _ nous pensimes nous rejoindre. Un cri de joie, du fond d’une prison d'Allemagne, salua mon retour à Dieu. « Je ne serai plus seul! » écrivait Jacques. Dans le groupe d’aînés et d'amis qui formait le noyau de la N. R. F. d’avant guerre, son catholicisme claudélien se sentait un peu débordé. Nous ferions bloc... nous nous appuierions

NRE TL

du

} SOUVENIRS 475

lun sur l’autre... Simple croisée de trajectoires. Néo- phyte exigeant et entier, comme ils le sont tous, tandis que je m'établissais sur le terrain de la plus stricte obé- dience, Jacques Rivière, doutant peut-être de la sincérité absolue de son « conformisme » ne rêvait que d’y échap- | per... Quand je le retrouvai en 1919, sans doute était-il déjà détaché de ce qu’on appelle « le corps de l'Eglise » ? | Je lui portais mon Témoignage ; il me dit un peu triste : « Oh! je n’en suis déjà plus là... » De sa part, un certain regret. Du mien, la plus profonde déception que j'aie connue. Mais voilà qui retrempe et soude à tout jamais deux cœurs.

Je n'ai donc pas scrupule à souligner nos divergences. Il avait tout d’abord cultivé ses dons intuitifs, témoin cette critique sinueuse, tenant de la musique et de la danse, qui circonvenait, caressait l'objet et peu à peu faisait corps avec lui. Plus cartésien désormais que bergsonien, il se con- traignait maintenant à dégager son regard du « sensible » pour le porter tout nu sur le mécanisme le plus caché et le plus délié de notre cœur... Je ne le suivais qu’à regret jusqu’au bout de son analyse... Mais comment lui-même m'eût-il suivi quand, par un mouvement inverse, tout mon effort tendait à réhabiliter, à revivifier un art avant tout synthétique, simple, direct et populaire, à l’occasion enfantin. De la même facon, tandis qu’il réclamait la démobilisation de l’art et de l'intelligence, j'estimais au contraire cette mobilisation très spécialement favorable à leur plus viril épanouissement. Notons-le cependant, dans l'attitude de Rivière, aucune abdication, aucun dilettan- tisme. Ami de la délectation, comme doit l'être tout artiste, il prenait la vie trop au sérieux pour se contenter jamais d’en jouir.

Mais quel était-il donc ?

De par l’opposition de nos vocations respectives, le contact de plus en plus rare laissait subsister un mystère que, trop timide et trop exact, Jacques Rivière du reste ne

"+. f Tant À NA EDEN ES PAPER CRT RS ET NT PES 1 1 1 Cu 11

476 LA NOUVÉLLE REVUE FRANÇAISE

pouvait m'aider à percer. Combien de fois, avant même nos désaccords, avant la guerre, tenta-t-il de se définir devant moi, sans accepter d’y réussir. « Je tâcherai de m'expliquer... » répétait-il, et nous en restions là. Il se refusait à conclure. Sur les autres ; sur lui-même. Et de plus en plus, semble-t-il... Dirai-je le fond de ma pensée ? Jusqu’à son dernier jour il était resté un enfant, un enfant dans sa crise d’âge. Souvenez-vous de son regard, si frais, si confiant, si obstinément étonné. On approchait en lui quelque chose de pur, quelque chose de neuf, une iné- puisable promesse : c'était une fleur, si l’on veut, qui craignait de porter et de mürir trop tôt son fruit, qui avait un long printemps devant elle et qui se gardait disponible à toutes les semences de l'air. On la sentait d’ailleurs fragile ; on avait envie de la protéger.

Et voilà qui rend d’autant plus cruelle, d'autant plus désastreuse pour les lettres françaises, la perte que nous déplorons. Le fruit n'aura pas eu le temps de faire vrai- ment pulpe et graine. Un grand écrivain en formation (maturité tardive, le cas de La Fontaine), tel est celui que nous pleurons. Car, si subtiles et si riches que fussent ses Etudes critiques, si ferme et achevé son unique roman, je n’y vis jamais quant à moi que les premiers états de l'œuvre due, des exercices prestigieux, la préparation longue, savante et méticuleuse de l'œuvre et de l’esprit appelé à la concevoir. La sensibilité était restée trop accueillante encore, l’intelligence trop curieuse d’elle- même et trop ingénieuse aussi pour se réaliser et se fixer en plénitude. Elles attendaient le grand souffle qui oriente. Mais soulevées par lui, jusqu'où n’eussent-elles point monté ?

Un merveilleux enfant. Et tel encore il m'a souri, deux jours avant sa mort, sur son lit de fièvre, le regard clair et pur, assuré sans doute de son destin que la mort même ne pouvait interrompre, et heureux de m'en avertir. J'eus le sentiment qu’il m'avait rejoint et déjà dépassé hélas !

Les œuvres humaines ne sont que de la paille LC lus faite pour soutenir l'épi. Par delà l'aventure de sa de sa recherche, cette belle âme, généreuse et douce i attirait l'amour parce qu’elle l'avait en soi, a ommé son œuvre en Dieu, dans la perfection de lumière... Un chrétien devrait-il s’en plaindre ?.. Mais ieu n’interdit pas les pleurs.

piir Vy/HeÉcl Eu

LETTRE

Re

Mhisque les dates m’empêchent d'écrire comme je le 1 _ voudrais sur Jacques Rivière, laissez-moi, par quelqu es 10E lignes, participer tout de même à ce numéro cruel. Avec (| Rivière nous ne nous entendions presque sur rien ; : _ mais, et je trouve que l'éloge est indispensable à joindre |} _ aux fleurs que d’autres déposent sur sa tombe, on ima- | _ gine mal un adversaire plus généreux. Son esprit, comme || lalbâtre, sans changer de forme ni d'épaisseur, se laissait Non par la lumière. Il écoutait, pesait et réfléchissait. _ On pouvait le convaincre. C’est la chose la plus rare du. _ monde. Max Jacob compare la phrase de Proust à une circon- __ volution du cerveau. Je comparerai la conversation et le RTE style de Rivière au nœud secret que forment l’aorte et se Lil | veines du cœur. Excusez ma hâte. Il faut peu de phrases pour dire notre détresse en face d’un mystérieux sommaire du Ciel qui, _ chaque fois, enlève à notre liste un nom de premier ordre.

JEAN COCTEAU

LA SINCÉRITÉ DE JACQUES RIVIÈRE

Déjà une première fois, pendant les deux mois de l’au- tomne 1914 l’on fut sans nouvelles de lui, et pendant les débuts de sa captivité, on avait eu l’appréhension du désastre ; on s'était sentis pareils à l’homme qu'un éclat d’obus vient d’eflleurer et qui n'ose porter la main aux déchirures de son vêtement, de peur de rencontrer un muscle à nu. Et aujourd’hui c’est bien cela : une grande blessure ouverte qu’on ne sait comment l’on pourra brider.

Mais notre affaiblissement, nos plans renversés, est-ce que cela compte, parmi tant de chagrin, de pitié, de colère, parmi l’amertume de tant de reproches que l’on se fait ? Ce commerce affectueux, si égal et si sûr, comme il fut de peu de secours à cette âme enfoncée dans sa longue recherche intérieure! Pouvait-on l'aider dans cette auda- cieuse exploration peu à peu il engagea le meilleur de son ardeur et de son courage ? Il est trop commode d’invo- quer l’éternelle solitude sont condamnés à se faire les enfantements spirituels. Les secrets que Rivière ten- tait d’arracher à la vie cachée des sentiments, il savait bien que tout conseil risquait de les fausser, qu’à leur égard toute curiosité était indiscrète, qu’il fallait ne les livrer qu’exac- tement fixés dans leur forme définitive. Mais c’est à l’amitié de se montrer ingénieuse et d’assurer au solitaire le rempart de silence derrière lequel il peut réfugier son tra- vail et sa joie. Je ne pourrais pas être heureux sans souffrance et rassuré, écrivait-il jadis (septembre 1911). Mais il m'était

PTE MERS PM DU TN Didi à

480 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus cet homme inquiet. La sécurité, il y aspirait doréna- vant, comme à la condition de plus de hardiesse.

Ce n’est pas que la recherche de Rivière fût ombrageuse- ment introspective. Il a certes prouvé avec quelle fermeté il pouvait soutenir une longue confrontation avec le public. Il ya pris goût, il s’y est découvert des vertus combatives, et dans ses articles politiques il a trouvé de ces fortes paro- les, qui sont tout justement celles qu'un grand nombre de contemporains auraient voulu savoir formuler. Cela n’est pas d’un homme qui se dérobe dans ses propres pro- fondeurs. En décembre 1916 il écrivait, du camp de pri- sonniers de Kœnigsbrück :

Je suis devenu plus réaliste, un peu plus maître de mon ima- gination à laquelle je garde une dent assez amère. Bref je pour- rai peut-être être utile à des choses auxquelles on n’eût pas pu, avant, sans ridicule songer à m’employer.

Mais craignant les malentendus, sitôt transféré en Suisse, il précisait d'Engelberg (septembre 1917):

Je voudrais que notre revue représentât cette arme qui nous manquait si complètement avant la guerre : un pro- jecteur. Je voudrais qu’elle servit surtout à voir loin et pro- fond, et vrai ; je voudrais qu’elle continuât d’être aussi dépouil- lée que possible d'idées à priori et qu’elle tâchât uniquement de comprendre ce qui se passe, d'expliquer les choses telles qu’elles sont. Bien regarder, cela peut paraître du dilettantisme. Mais dans le fond, c’est l'attitude la moins égoiste, la plus profitable à la communauté. Etre de bons observateurs, de bonnes senti- nelles qui ne se laissent intimider par rien ni par personne, qui ne dorment jamais, qui ne rêvent pas, qui sont sans égards pour les amours-propres, même pour le leur, qui disent simple- nent, aussi bien que possible, et en en tirant toutes les consé- quences, ce qu’elles voient : voilà mon rêve. Voilà le genre de combat pour lequel je crois que nous sommes faits.

Il ajoutait, un mois plus tard (octobre 1917):

Je m’efforce en ce moment surtout de préciser autant que possible mes idées personnelles sur les grandes questions brû-

® LA SINCÉRITÉ DE JACOUES RIVIÈRE 481 £

lantes. Je me félicite même, à cet égard, d’être encore séparé de vous tous. Car ce que je recueillerai ainsi sera aussi pur que possible.

« Aussi pur que possible » : dans ces mots son secret

Jui échappe. Il a consciencieusement étudié ce qu'il se

proposait, car il est consciencieux jusqu’à la manie ; mais la dernière décision, il la cherche dans une confrontation avec la seule vérité dont il soit tout à fait certain, la vérité de ses sentiments les plus vierges. Je ne commencerai à valoir quelque chose qu'à partir de moi-même, disait-il déjà dans cet article sur la sincérité, auquel il faut revenir sans cesse, comme à la clef de son art et au dessein de sa vie entière. IL'est plus difficile et plus gai d'être sincère que d'élre juste. Quand on sait jusqu’à quels scrupules il poussait la justice, on mesure le luxe royal d’une sincérité « plus difficile. »

Ainsi que d’autres ne peuvent se bien porter qu’au soleil, il avait besoin de lumière au dedans de lui-même. Ces profondeurs croit la flore mystérieuse des sentiments, obscures chez presque tous les hommes comme le fond de : la mer, il avait su les illuminer et il y descendait avec émerveillement :

Pour chaque sentiment qui paraît en mon âme, trop d’étonne- ment, trop d’attention, trop de délices s'empare de moi... Pour- quoi chercheraïis-je à l'incliner ? Avec une impatience ravie, je l’attends, je linterroge, je l'écoute... Simplement savoir le vrai sur mon compte, savoir bien au juste qui est-ce que moi... Je suis une chose pour moi dont il faut que je m’empare par l'esprit... (La Foi)

Comme d’autres aspirent à l’état de grâce, il aspirait à l'état de clarté. Tout ce qu'il y avait en lui de religieux s'employait patiemment, âprement, à la défense d’un cristal intérieur qu'il travaillait à rendre encore plus transparent.

Ses préférences littéraires, sa démarche de chaque jour ne sont intelligibles que vues de ce biais. C’est un thème sur lequel il revient constamment :

Jl nest à peu près impossible de dissimuler ma pensée, ou

a

Sd ET

482 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

même de lui donner un tour tant soit peu différent de celui qu’elle a naturellement. Tout interlocuteur voit du premier coup ce que j'ai dans la tête... Cette disposition qui est en moi native, a été, s’il se peut, renforcée par la captivité, j'ai désappris complètement le peu que je pouvais avoir d’habitudes diplomatiques. (7 septembre 1918)

Et dans une lettre touchante où, répondant à l'offre d’une situation, il énumère d’abord ses défauts, puis ses qualités, on lit à l’article 2 des défauts :

Je ne sais pas prendre les chemins détournés. Il n’y a en moi absolument aucun organe qui soit susceptible d’obliquité. Il m'est strictement impossible de colorer le moins du monde ma pensée, de faire avaler des pilules à quelqu'un sans qu’il se fâche, ou de le flatter, de l’endormir. Je suis d’une droiture absurde. (16 septembre 1918)

Il comprenait que, poussée à ses dernières limites, la sincérité telle qu'il l’entendait condamne à limmobilité contemplative, qu’elle empêche la vie active et interdit la réaction morale. Tout son soin fut de savoir le moment exact la volonté doit reprendre ses droits, intervenir, choisir, donner « l’inclinaison » opportune. Le véritable honnête homme est celui qui sait employer son âme comme il faut aux événements. Il demeure lot occupé à vivre, en échange perpétuel et dans une conversation liée avec les événements. (De la Sincérité envers soi-même). Cet effort lui coûtait ; pour ceux qui l’ont bien connu, cela donne du prix jusqu’à cer- taines de ses gaucheries ou de ses intransigeances. Mais comme il était en plein épanouissement, en pleine décou- verte de la vie, il atteignait à ce moment de maîtrise l'adaptation ne lui coûterait plus ; et chaque jour il réssem- blait davantage à ce portrait qu’il avait tracé du « vérita- ble honnête homme». C’est qu’on lit ces mots, beaux et étranges, auxquels les angoisses et les luttes de son agonie donnent soudain un sens déchirant : 7} veut préondre au coup qui le frappe, par un cri pur, juste et surpris.

JEAN SCHLUMBERGER

LETTRE

MoNSIEUR,

Votre lettre me trouve au milieu des préparatifs d’un voyage qui sera lointain, peut-être long. Vous me prenez

au dépourvu. Je n'étais pas prêt à écrire quoi que ce soit

de Rivière. J'avais assez que d’y penser. Allez-vous m’obli- ger à faire, de sa mort, une réalité définitive, à le retrancher, ha lesacrifier ?

Jacques Rivière et moi, nous n’étions pas amis intimes.

Pourtant sa mort m'a frappé d’une manière très doulou- reuse ; elle a, pour longtemps, assombri ma vie. Je sais que je ne suis pas le seul à l’éprouver ainsi.

Nous sortons d’une époque la mort avait perdu tout _ sens et tout prix. Dans cette calamité confuse, le trépas des

hommes jeunes semblait l’effet quotidien d’un rite. Nous

n'avions le temps, d’un deuil à l’autre, ni de réfléchir, ni de pleurer, ni surtout de restaurer notre pouvoir de souf- france. Décidément ce temps-là s'éloigne. La marge de vie paisible est suffisante. La mort de Rivière est de la mort pure. Avertissement et promesse. Nous avons donc recom- mencé de souffrir et de penser comme autrefois.

Je connaissais Rivière depuis longtemps. Avant la guerre, je le voyais peu. En 1918, à l’armistice, il m'écrivit une lettre bien belle et qui décida de notre amitié. Un an plus tard, une petite querelle acheva de nous rapprocher, querelle qu’il résolut avec une délicate noblesse. Je pensais à lui souvent ; il occupait, dans mon univers moral, une place

LA NOUVELLE REVU FRANÇAI

aque année plus haute. Quelques jours avant le début de

cette maladie dont il est mort, il vint me voir et nous 4 eûmes un entretien affectueux. Je l'ai bien regardé. IL me

plaisait. Son courage était à la mesure de son angoisse. Il _ n’était pas de ces écrivains qui pensent que l’ouvrage peut

1e n’ont à signer que des livres.

Mais pardonnez-moi, Monsieur, si je n’ai pas le cœur

Le # à prononcer un éloge funèbre non plus qu’à composer sur Woce. malheur tout frais une savante dissertation littéraire. issons ceux qui souffrent, souffrir en paix. C'est avec secours du temps que je pourrai préparer en moi,

GE suppléer au caractère. Il n’était pas davantage de ceux qui

DUHAMEL .

Lg ne LT ge do MS D fn Lg her deep eh ES _——

po

en

À RS ee Do tes,

LES RENDEZ-VOUS SPIRITUELS

Je n'ai pas connu Jacques Rivière. Je l’ai vu une fois avant la guerre, tandis qu'il faisait une conférence. Je n’ai pas lu ses Etudes, je ne connais de lui que ses articles si scrupuleux de la Nouvelle Revue Française, que ce terrible roman de linquictude et dela timidité, Aimée, que son admirable livre, lAllemand, d’une clairvoyance, d’une

finesse, d’une profondeur qui dénotent, chez ce Spéciar

liste de l’introspection, un rare moraliste.

C’est assez pour mesurer la perte que nous avons faite. Cet écrivain qui était avant tout un essayiste, même quand il écrivait un roman (je me trompe peut-être, ne sachant point quels posthumes il laisse, mais je doute qu'il ait écrit ou préparé un autre roman que celui-là) valait par la profondeur morale. C'était un homme pour qui le bien et le mal existaient ; quels scrupules dans sa nouvelle préface à l'Allemand !et comme cela ressort de sa dernière réponse à Massis ! comme il avait le sens de la vie ! Je me souviens que, dans ce numéro d'octobre, il ne voulait pas qu’on lui imputât « le morne souci d’immoralisme », et il disait : « Quand je combats le moralisme, croyez bien que c’est à l’immoralisme aussi que j'en ai, et point du tout, forcé- ment, pour aboutir à lamoralisme..…. À mesure qu'on avance dans la vie, il y a une chose aussi qui s’avance vers vous, qui se montre de beaucoup plus près, et dans laquelle, comme dans un astre qui descend par l’âme du télescope, on commence par ne plus reconnaître du tout ce qu'on voyait : c’est la vie. »

Ces lignes-ardentes et mélancoliques, qui laissaient entre-

voir les profonds mouvements de cette Âme sans cesse-

=

\

486 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouleversée, qui promettaient des œuvres si riches de sens, comme elles attristent, aujourd’hui qu'il n’est plus. Et ceux qui, comme moi, ne l'ont pas connu, n’ont pas cherché (par timidité, sauvagerie, repliement sur soi-même et son foyer intérieur) à le connaître mais comptaient bien le connaître par ses œuvres, s'arrêtent une fois de plus devant la Porte sombre qui, en supprimant l’auteur, a englouti l’homme. |

C'était l’homme que l’auteur faisait désirer de connaître. Il appartenait à cette catégorie d'auteurs au delà de l’œuvre desquels on cherche l’homme. On voudrait qu’il eût laissé un journal intime, publiable. On voudrait un recueil de ses lettres.

Notre perpétuel effort pour nous connaître mieux nous- mêmes au travers des autres s'arrête devant lui, insoucieux de l’indiscrétion, et réclame l’amitié (perpétuelle re-con- naissance) dont sa mort nous prive.

Les écrivains de notre génération ceux qui ont eu de vingt à trente ans en 1914 sont ainsi frustrés par la mort, d'année en année, avant le temps le crêpe noir devait recouvrir nos frères et nos camarades. Il semble que nous n’ayons plus le droit que de marcher sur une voie bordée de tombeaux. Nous n’avons pas eu le temps de nous connaître que déjà la séparation s'impose. Nous croyions avoir le temps, et déjà le temps n’est plus.

Mais ceux à qui reste l'espoir et la certitude d’une vie éternelle, ceux-là savent que la mort n’a point tué Jacques Rivière ; il est de ces écrivains qu’au delà du temps on se réserye pour l'éternité. Ne l’ayant point rencontré dans la vie, on comble le rencontrer dans la mort. Dans cette mort qui est pour les chrétiens la vie suprême. Et n’est-ce pas le plus bel éloge que je puisse faire de Jacques Rivière, que je n'ai connu que par une partie de ce qu'il écrivit, que ce désir douloureux et paisible que je nourris de le connaître dans les sphères éternelles ?

HENRIETTE CHARASSON

CE QUE N'ÉTAIT PAS RIVIÈRE

Si je m’abandonnais au premier mouvement, mon « hom- mage » à Jacques Rivière se limiterait à dire tout ce que je lui dois, la saveur et le prix de son compagnonnage, tout ce que j'aimais en lui. Mais quels éloges égaleraient le regret de cette perte inadmissible, intolérable pour tous ceux qui ont approché Rivière ; et d’ailleurs, pour être fidèle à son exemple, c’est moins d’éloges que de vérité qu'il convient d’entourer sa mémoire. « C’est la passion de la connaissance qui m'anime », s’écriait-il en 1912. Cette passion jamais ne l’a quitté. Tenter de donner une

image vraie de Rivière, c’est le premier devoir, le plus urgent, pour tous ceux qui l'ont connu, qui l’ont aimé.

Et comme préface à cette œuvre positive de reconstitu- tion patiente, prudente de cette âme si riche, sans doute convient-il de déblayer les abords, de détruire sans tarder les légendes qui, depuis deux ou trois ans, « cristallisaient » autour de son nom.

Sur la première de ces légendes, née des hasards d'une polémique de journal, il semble inutile de revenir. La mort a sufh à en faire justice, et la probité, le désin- téressement de Rivière, son indifférence à tout ce qui était : du domaine de la quantité, des gros tirages ou de la réclame ne font plus aujourd’hui de doute pour personne, pour ceux-là même qui l'avaient attaqué. On ne saurait trop déplorer néanmoins que la première image qui ait été offerte au «grand public » de l’homme le moins désireux de succès facile, le plus scrupuleux, ait été celle d’une sorte

488 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

4 A

de généralissime d’une autre République des camarades, prête à s'imposer par tous les moyens et puérilement dési- reuse d’une sorte d’hégémonie littéraire. Quand on songe que Rivière avait toute prête, dans ses tiroirs et dans les collections de sa revue, la matière de deux ou trois volu- mes et quil n’a pas pris souci de la rassembler, qu'il n'a publié qu’en 1924 la deuxième édition de ses Études, dont ja première était épuisée depuis 1914, on ne peut que sourire comme il en souriait lui-même des accu- sations lancées un moment contre lui.

Une seconde légende représente Rivière comme un « ennemi de la vie », comme un être sévère, guindé, débile, livresque. Certes, pour sentir l’inconsistance de cette légende, il sufht de lire son œuvre, chaque phrase a non seulement la palpitation, mais encore la chaleur de la vie, chaque mot garde le timbre de la voix, jamais ce n'est un auteur, toujours un homme qui parle, qui livre son âme tourmentée, passionnée, joyeuse ou désolée. Mais ce qui l’a peut-être provoquée et accréditée, c’est l'absence totale de vulgarité de Rivière. Chez lui nul bon- garçonnisme, nulle familiarité, nul esprit de mots ; il n'avait certes rien d’une vedette de café ou de salle de rédac- tion, mais sa vitalité, pour ne pas s’étaler bruyamment et pour ignorer certaines facilités n’en était pas moins intense.

Ce soi-disant « livresque » adorait l'ivresse physique du sport. Dans les derniers mois de sa vie, il n’a guère man- qué un seul dimanche de s'évader de Paris, conduisant à 100 à l’heure une dix-huit H. P. En 1909, alors que pour gagner son pain, tout en préparant son agrégation de phi- losophie, il était réduit à donner des leçons à cent sous, c'est à bicyclette qu’il courait le cachet à travers Paris, fonçant entre les autobus et les fardiers, pris d’une frénésie de bouger, de mouvoir ses membres, de s’aérer le cerveau. Et deux ou trois ans plus tard, lors des débuts de l’avia- uion, il fait le voyage du Crotoy, se trouve le parc des « Caudron » et il n’a de cesse qu’un de ses amis n'ait

CE QUE N'ÉTAÎT PAS RIVIÈRE 489

obtenu pour lui l’autorisation de monter en aéroplane. Après un tour au-dessus de la mer, l'avion se pose sur la plage, et c’est une désolation d’enfant chez Rivière, quand il lui faut sortir de la carlingue.

On accumulerait sans peine bien des traits de son enjouement, de sa gaieté. Ses lettres de jeunesse en fourmillent : il se complaît à y raconter longuement, avec le plus vif sentiment du comique, d’impayables scènes pro- vinciales ou parisiennes. Ë

Certes, dans la conversation, il ne recherchait jamais la drôlerie pour elle-même et il manquait aussi par bonté du goût de taquiner, d’ironiser qui oblige interlocuteur à badiner pour répondre et donne un tour léger et facile au dialogue, mais si un aspect comique des choses lui appa- raissait ou lui était dévoilé par son partenaire, comme il riait de bon cœur sur sa chaise, le corps posé un peu de travers, les épaules et le ventre secoués par son rire, tout en tortillant du doigt sa chaîne de montre, ou quand le rire était plus fort, lançant de côté ses grands bras et se ployant brusquement jusqu’à toucher la table du nez.

Je n'ai connu Rivière qu’en avril 1920 et ne puis porter témoignage que sur ces cinq dernières années : en dehors de certaines brèves périodes de dépression je l'ai vu et. qu'aucun de ceux qui ont fait durement la guerre n’évite, je crois bien, complètement, j'ai toujours trouvé Rivière parfaitement allègre, dispos ou, comme il disait, « dispo- nible » devant la vie. Depuis plusieurs mois, il donnait tout particulièrement une impression d’équilibre, de santé morale, de force et, pour tout dire, de bonheur ; quelques semaines avant la maladie qui devait l'emporter, il me confiait: « Je ne me suis jamais autant senti en forme », et il me parlait de son prochain roman.

Cet amour de la vie qui était chez Rivière y tenait la première place. Tout le reste, et notamment la littérature, ne venait qu’ensuite. Si j'avais reçu la moindre confidence de Rivière, je me sentirais peut-être ici gêné ; mais je n’en

490 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ai jamais reçu aucune de lui. Bien qu’elle eût davantage le caractère d’une amitié d’adolescents que d’une amitié d'hommes (quand nous causions, nous remettions tout en question et le plus souvent, nous échangions nos doutes et non nos certitudes, nous nous faisions l’aveu de nos fai- blesses au lieu de confronter nos forces), notre amitié a ignoré les confidences intimes. Mais il est certain que le problème de l’homme et de la femme, que l’amour a été la hantise de Rivière. Il suffit de lire le début d’Aimée pour s’en convaincre : « Dès mon enfance, les femmes furent pour moi un objet de véritable adoration. Avant mêmé que je fusse capable de les désirer, leur regard, leur démarche, les tendres lignes de leur corps me donnaient un trouble informe et délicieux, je m'abîmais tout entier et passion- nément. »

En voilà sans doute assez pour montrer combien Rivière fut toute sa vie un « vivant ». Sa réserve, sa pudeur, sa timidité, sa noblesse d’Ââme rendaient plus intenses encore, en l’étalant moins, en lui interdisant de le gaspiller en gestes et en actions médiocres, son sentiment, sa passion de la vie. Ce qui lui importait, c'était chaque jour « d’enga- ger dans l'affaire le meilleur de son âme ». Et en février 1925, à la veille de sa mort, il pouvait répéter, comme en janvier 1912: « Mais moi je n’estime rien au dessus de vivre et ce dont je ne veux rien laisser échapper, c'est de vivre. » |

Mais voici une troisième légende, la légende de Rivière disciple, de Rivière, tour à tour reflet de Gide, de Dos- toïewski, de Proust. De toutes, celle-là est sans doute la plus fausse. À travers les doutes et les angoisses d’une âme bien née, nul homme n’a moins dévié de sa route que Rivière et cette route est toute droite. Vivre pour aimer et vivre pour connaître, tout Rivière tient dans cette for- mule. Rivière n'a été modelé ni par Gide, ni par Dos-

CE QUE N'ÉTAIT PAS RIVIÈRE agi

toïewski, ni par Proust. Il n’a même pas, à bien dire, subi leur influence, il s’est successivement servi de chacun d’eux, il les a dévorés comme il a dévoré toute la matière noble

que la vie a fait passer à sa portée. Il a commencé par les

comprendre, par les incorporer à lui, par les posséder. L'un après l’autre, il les a détournés de leur centre, désaxés et leur a emprunté de quoi mieux éclairer son chemin, mieux nourrir sa passion. Chez Gide, rejetant le tourment moral, ignorant le côté « démoniaque », il a emprunté le goût d'une disponibilité entière à tous les sentiments qui se pré-

sentent et au malheur lui-même ; chez Dostoïewski, ce qui

la frappé, c’est la cohabitation des sentiments les plus beaux et les pires chez le même être, la richesse obscure de tout être humain, l'égalité du juste et de linjuste obtenue par l’humilité, la confession, le châtiment; chez Freud et Proust, il a appris l’inutilité pour le psychologue d’étudier des sentiments anormaux, exceptionnels ou seulement compliqués et la complexité du sentiment en apparence le plus simple, le gouffre sans fond il plonge ses racines, les mensonges dont il s’entoure et qu’il faut dépister.

Contrairement à ce qu’on a prétendu, Rivière, loin de tendre à la culture ou même de s'appliquer à l'étude de sentiments troubles, en était venu à s'intéresser aux senti- ments les plus élémentaires ; à ce qu’il appelait « la pein- ture du détail et des mouvements moléculaires de la conscience » dans son action la plus quotidienne, la plus normale, car presque tout lui paraissait encore à découvrir dans cet ordre de recherches.

Gide, Dostoïewski l'ont aidé à constater l'instabilité, la contradiction, la lutte des sentiments dans chaque âme, Proust l’a aidé à trouver une méthode. Mais cette volonté de délivrer l'étude des sentiments de tout schématisme, de tout poncif, de se diriger droit sur le point le plus obscur, le plus « bouché », comme il disait, d’un état de conscience et de travailler jusqu’à ce que tout se soit débrouillé, éclairé,

27:

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS

elle était depuis toujours chez Rivière et son effort incessant rendait à la satisfaire.

_ Appréhender le réel dans toute sa complexité et le”

décomposer en ses éléments premiers, sans le tuer, sans

le meurtrir, voilà le but de Rivière. Et pour commencer,

il exerce sur ce qui lui est le plus proche, le plus familier,

sur lui-même, ce pouvoir d'analyse, cetre extraordinaire

faculté d’introspection. Il se veut sincère, uniquement sincère. Et c’est cette passion de sincérité qui est le principal obstacle à sa foi. « Ma passion est de ne rien toucher en . moi ». Ce qu'il veut, c’est « simplement savoir le vrai sur mon compte, savoir au Juste qui est-ce que. moi ? », et cela lui suffit : ilne cherche pas « à façonner avec lui-même un être idéal et qui plaise à Dieu » (De la Foi).

Individualisme, subjectivisme dangereux, s’écrie-t-on. Mais non, première étape vers la connaissance du réel. Immoralisme déplorable. Non, car cet homme qui se con- naît lui-même, avec ses faiblesses et ses tares, qui ne s’aveugle point sur lui-même comme le pasteur de la Symphonie pastorale, celui-là « n’a pas perdu sur son âme son autorité légitime, et il fait d’elle ce qu’il veut » De la sin- cérilé avec soi-même).

Et d’ailleurs pour accuser Rivière de subjectivisme, il _ faut négliger toute sa critique du subjectivisme symboliste, sa haine de toute littérature l’objet se confond avec Île sujet, de ce qu’il nomme la littérature chantée par opposi- tion à la littérature dite.

Une autre erreur à ne pas commettre sur Rivière, c’est de le confondre avec Alain-Fournier. Pour mieux marquer le tragique de la destinée de Rivière, on a emprunté volon- tiers à la biographie qu'il avait écrite de son beau-frère, en préface à Miracles, et l’on a risqué ainsi d'établir quel- que confusion entre les deux amis.

ER

sans ce msi tdi

92 va ie re pi ris Sr Spb ES 2

CE QUE N'ÉTAIT PAS RIVIÈRE 493

Si Alain-Fournier n’était pas tout à fait un être réel, Rivière, lui, baignaït dans le réel. Il était le plus réel des hommes, « sérieux, évident, indiscutable », ce que nait être Fournier. Si Fournier n’emplissait sa coupe que de mousse, Rivière ne voulait l’emplir que du vin le plus dru. En face de la légèreté ailée de Fournier, il s’avoue « affreusement positif » et accuse sa « nature appliquée, scrupuleuse, méticuleuse ».

Les tentatives de Rivière « pour emprisonner le réel dans des formules » paraissaient parfaitement vaines à Fournier, et la tendance de Fournier « à tout transfigurer.…., son attendrissement devant toutes choses à la Charles- Louis Philippe donnait sur les nerfs » à Rivière. |

Et pour mieux se distinguer de lauteur du Grand Meaulnes, Rivière écrit encore : «Il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus insoucieux de sa per- fection abstraite ». [ci nous touchons de nouveau au fond de Rivière : il y a d’une part chez lui, si prompt à s’élancer, à se donner, une dureté essentielle, une résistance à l'illu- sion, à la duperie, au mensonge par charité, une défiance des sentiments non contrôlés, non reconnus, et d’autre part un impérieux besoin de ne pas atteindre le concret directement, mais par le détour de labstrait, ou si lon préfère, de sentir à tout instant la chaleur vivante du con- cret et d’en dresser en même temps l’épure. Ce dédouble- ment instantané qui lui permet d’être acteur et spectateur à la fois de chaque minute de sa vie, c’est le principal secret de l’art de Rivière, c’est sur lui qu'il théorise, de lui qu'il extrait un nouveau classicisme, mettant en relief la valeur créatrice de la critique. « Il importe, écrivait-il dans Reconnaissance à Dada, que l'esprit critique cesse de nous apparaître comme essentiellement stérile et que nous sachions redécouvrir sa vertu créatrice, son pouvoir de transformation. »

x 1%

A94. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

* Æ _*%

Pas plus qu'on ne peut assimiler Rivière à Alain- Fournier (et il est particulièrement abusif d'étendre de l’un à l’autre cette phrase de conclusion : « Il faut penser à lui comme à quelqu'un de sauvé » qui cadre d’une façon si parfaite avec le côté irréel d’Alain-Fournier et s'applique si peu à Rivière), il ne convient d’assimiler Rivière au héros d’Aimée.

Il est indéniable qu'il y a, dans Aimée, de nombreux éléments autobiographiques et bien des traits dont use Rivière pour peindre son héros François sont conformes à ceux qu'il a livrés de lui-même dans ses essais d’avant- guerre. Sans entrer dans le détail des différences qui peu- vent exister entre Rivière et son héros, il semble qu’on puisse noter deux choses : 1°) cest que l’idée initiale d’Aimée est de 1914, que la première version en a été écrite en captivité en 191$ et que les analogies possibles entre Rivière et François se référeraient uniquement au Rivière de 1915 et non pas à celui de 192$ : 2°) c’est qu'il suffit d’ôter au héros d’Aimé une de ses caractéristiques pour que le portrait change aussitôt de tonalité. Cetté carac- téristique, c’est tout simplement « le goût du malheur », il est permis de voir une touche de couleur purement littéraire, gidienne et dostoïewskienne. |

Supprimez chez François ce goût de la souffrance, et au lieu d’un velléitaire et d’un assoiffé de tourment, vous n'avez plus que le récit du premier amour d’un homme sans précocité, qui, à vingt-cinq ans, a la fougue, la timi- dité, la maladresse d’un adolescent de dix-huit. Cette absence de précocité, c’est bien un trait qu’il faut souligner chez Rivière. Il a vécu avec dix ans de retard les émotions de la dix-huitième, de la vingtième, de la vingt-cinquième années, mais il les à vécues avec une intensité, une cons- cience qui en centuplait la valeur.

CE QUE N'ÉTAIT PAS RIVIÈRE 495

Pour que le témoignage que Rivière porte sur lui-même dans Aimée apparaisse sous son vrai jour, il suffit de rayer ce goût de la souffrance qu’il prête à son héros et dont tout ce qu'il a écrit d’explicite sur lui-même nous autorise à le décharger. Ainsi disparaîtra le côté un peu trouble et maladif que le personnage de François risquait de commu- niquer à la figuré de Rivière.

Un dernier point, le plus délicat de tous : le christia- nisme de Rivière. D’éducation catholique, Rivière s’est violemment « libéré » vers sa dix-huitième année. En 1907, étude sur Claudel ; un peu plus tard, le choix d’un mémoire de diplôme sur la Théodicée de Fénelon ; l'essai sur la Foi, paru à la fin de 1912, prouvent que le problème religieux l’a de nouveau occupé, angoissé. Dans ses Etudes, dans tous ses essais d’avant-guerre, dans son roman même, il recourt sans cesse à des expressions mystiques. Il se meut avec une aisance extrême sur le plan religieux.

Pourtant il faisait effort, depuis 1919, pour se débarrasser de ce vocabulaire mystique. À plusieurs reprises, il me pria de lui signaler dans son style les défauts de cet ordre. Et au delà de l'individu, ce qui semblait l’intéresser le plus, ce n’était plus le divin, mais cette autre forme de l'humain qu'est le social. Il se passionnait pour les grands pro- blèmes politiques. Il se prenait à aimer Balzac comme il avait aimé Dostoïewski.

En tout cas, son christianisme était aussi anti-protes- tant que possible. Le perpétuel examen de conscience, la crainte du péché irritaient l’intrépide « aventurier » psy- chologique qu'était Rivière. Et quant à l'esprit de sacrifice évangélique, ce qu'il appelle « une âme pénitente, vraiment saoûle de renoncement », Rivière, s’il l’a séntie en lui «un moment » au début de la guerre, avoue qu’elle avait peu « d’afhnités avec sa nature ».

UNE rl Pl: À

496 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'on relise d'ailleurs tout ce qu’il a écrit, on n’y trou- vera pour ainsi dire (sauf dans l'introduction de Miracles) aucune allusion à la mort. Au contraire des esprits pro- fondément catholiques, l’idée de la mort ne le hantait pas. :

Et dans son essai De la Foi, les raisons qui selon lui militent en faveur du catholicisme sont à la vérité assez peu. catholiques. Ce qui le séduit surtout dans le catho- licisme, c’est qu'il autorise l'inégalité des destinées, c’est la place qu’il fait au mal et c’est enfin que la confession lui apparaît comme « la permission du péché ».

Au moins dans ces dernières années, il est difficile de distinguer chez Rivière autre chose qu’un des êtres les plus purs qui se pût imaginer, mais un être tout terrestre.

Il est possible que je me trompe sur ce point et il faudra y revenir, documents en mains. Mais il me semble difhcile de poser l'équation de Rivière depuis 1918 en fonc- tion du catholicisme.

Telles sont les principales légendes qu'il semble oppor- tun de contre-battre. Peut-être, malgré tout mon désir ’être fidèle à la mémoire de Rivière et d’entourer sa figure de tout le respect et de toute la vérité qu’elle mérite, ai-je grossi les traits et l’ai-je un peu trahi. Il ne faut évidem- ment jamais Oublier la modestie, la pudeur, l’inquiétude dont Rivière enveloppait ses certitudes et ses élans. Il fallait pour arriver jusqu’à lui franchir une zone de timi- dité et aussi la tristesse incurable de son regard, s'était gîté le pressentiment de son affreux destin. Mais avec toutes les atténuations qu'on voudra, toutes les nuances et tous les tourments qu'on voudra, c’est, j'en suis per- suadé, non pas l’image d’un Rivière douteur et angoissé, mais celle d’un Rivière ardent et poussant droit devant

lui qui, au moins depuis 1920, est la vraie. BENJAMIN CRÉMIEUX

EPS

RE En 2 5

ps

II

LE DIRECTEUR DE REVUE ET L'ÉCRIVAIN

JACQUES RIVIÈRE ae

Il est parti comme un qui n'aurait eu plus rien à nous dire. Il nous quitte et nous avions besoin de lui. Son ami- tié, ne le savait-il pas, nous était devenue nécessaire, etle vide qu'il laisse, nul désormais ne pourra le combler.

Hélas ! il savait tout cela, et c’est ce qui fit si doulou- reuse son agonie, d’être contraint, sentinelle fidèle, de déserter le poste, d'abandonner soudain femme, enfants, amis, résolutions, tâche assumée, œuvre ébauchée, inquié- tudes, et de chercher par delà la tombe une réponse unique à d'innombrables questions. :

Il est parti